Interview

Pax Rajaonera – « Entendre le mot démocratie m’écœure »

L'Institut de recherche en développement (IRD) révèle que les élites malgaches n'existent pas et je désapprouve cette reproche

Avec les législatives boudées par les électeurs, la démocratie malgache se pose des questions. Pax Rajaonera a quelques pistes d’idées en la matière Propos recueillis par Farah Randrianasolo

 

L’Institut de recherche
en développement (IRD) révèle que les élites malgaches n’existent pas et
je désapprouve cette reproche

Vous avez traversé des époques. Comment voyez-vous la situation actuelle?

J’ai quitté Madagascar en 1968 pour préparer mon doctorat. Je suis rentré au pays en 1973 et je ne constate désolation si je ne mentionne que la dégradation du pouvoir d’achat, l’insécurité grandissante tant en ville que dans les campagnes, l’exploitation illicite des espèces, la politique de santé de base et de spécialité inefficace, le délabrement des infrastructures routières, des hôpitaux et des écoles. Nous devons nous inspirer d’un pays modèle avec une réussite économique et sociale qui a su allier la tradition et le modernisme, comme le Vietnam déchiré par la guerre. Il s’est relevé avec plusieurs années de destructions massives. Donc, ni l’Afrique ni les États-unis ne reflètent le bon exemple.

Si nous tenons compte de votre remarque, vous pointez du doigt la politique en général. Que proposez-vous pour atteindre ce modèle?

Les dirigeants doivent en fait résoudre le problème d’insécurité, d’exploitation de richesses et de parvenir à la lutte contre la pauvreté aiguë. L’urgence ne se trouve pas dans la création de partis politiques que certaines personnes s’obstinent à mettre en place. Officiellement, on en compte déjà plus de 170. Ils doivent être réduits à deux ou trois groupes avec leur projet de société respectif et un mandat impératif qui facilite l’alternance démocratique et qui favorise l’existence d’une vraie opposition, indispensable pour une vraie démocratie. Enfin, je suis pour la séparation des pouvoirs pour éviter le cumul des fonctions.

Sérieusement, la démocratie est un terme à la mode. Le pays vit-il fidèlement cette démocratie?

Entendre le mot démocratie m’écœure car nous ne savons même pas où elle nous mène exactement. Presque tous les dirigeants prônent l’éducation de la population alors que sans un développement harmonieux de la société et de l’économie, il nous est impossible d’évoquer ce terme. Si tout un chacun a la ferme conviction que cette démocratie apporte du changement, il se mobilise pour la défendre. Dans les pays occidentaux, deux ou trois partis politiques seulement dominent et tout le monde se concentre sur l’économie.

À côté, la corruption nous ronge…

Oui. C’est un fléau qui nous ruine. L’unique moyen d’y remédier demeure la transparence dans la gestion et la gouvernance des affaires étatiques. Avec ces retournements de vestes devenus monnaie courante, l’électorat ne s’y retrouve plus, ce qui nous mène vers la médiocratie et non la démocratie. Il n’a plus confiance aux politiciens qui ne tiennent pas leurs promesses. Nous n’avons pas non plus besoin du rajeunissement de la classe politique car d’une part, il n’y a aucune garantie pour la réalisation des promesses électorales et d’autre part, la direction d’un parti, d’une commune ou d’un district ne s’improvise point, il y a un savoir-faire à acquérir. De plus, la révision de la Constitution ne reflète pas la solution. En ce moment, les politiciens se lancent sur de faux débats et faux problèmes et oublient le bien-être de la population.

Si la Présidence croit que cette révision est l’unique voie à prendre, que faut-il exclure ou ajouter?

S’il y a révision de la Constitution, la transparence de toutes les opérations de l’État – deniers publics, concession des grands chantiers de l’État, permis miniers, exploitation des richesses animales, végétales – doit y figurer, comme cela tous seront traités de la même manière devant la loi, y compris le président de la République. Prenons l’exemple du Président sud-africain Jacob Zuma, jugé coupable de violation de la Constitution et qui doit rembourser des malversations.

Si vous jugez que la politique politicienne passe au second plan, pourquoi prioriser l’économie?

L’économie occupe la première place car elle garantit le développement d’une politique alors qu’elle est sursitaire de celle-ci dont la définition est ambiguë. Qu’entend-on par la politique de développement, de politique économique. Rien de concret. Pourtant, elle se base sur l’éducation, la santé, la sécurité. Nous changeons de Premier ministre, de gouvernement et ministres sans aucune amélioration ni progrès ni protection.

Il semble que même l’économie est fragilisée à cause de la politique, que faire pour la conforter?

En principe, la politique devrait avoir un impact socioéconomique immédiat sur la population. Dans une thèse de doctorat ès sciences que nous avons dirigée en septembre 2015, nous avons proposé des mesures à prendre pour une bonne gouvernance minière afin que le projet ilménite de Toliara, qui sera un grand projet comme celui de Tolagnaro donne un effet bénéfique à la population. Nous signalons que l’investissement d’un gros projet minier avec plusieurs milliards de dollars ne démarre que s’il y a une étude de faisabilité approfondie, effectuée par les bailleurs de fonds, avec toutes les projections, les cours de devises et de matières premières afin d’éviter toute difficulté. Dans ce sens, il ne devrait y avoir aucun chômage technique. Quel que soit le projet à réaliser à Madagascar, les structures étatiques et économiques doivent accomplir des études de faisabilité et d’impact socioéconomique.

Les élites malgaches s’éparpillent dans le monde, comment se fait-il qu’elles restent silencieuses?

Leur mutisme me surprend et je ne comprends pas pourquoi elles ne se mobilisent pas. L’Institut de recherche en développement (IRD) révèle que les élites malgaches n’existent pas et je désapprouve ce reproche. Disons que, soit la mallette, soit le machiavélisme influent sur elles.

l’électorat n’a plus confiance
aux politiciens qui ne tiennent pas leurs promesses

En tant que scientifique, qu’avancez-vous pour que la recherche soit au service de la population, de la société et de l’économie?

Rares sont les personnes qui excellent dans les recherches. Elles s’enregistrent à l’étranger et même les résultats seront envoyés par internet. Le problème à Madagascar réside dans l’absence de l’échelle de valeur où on attribue au professeur titulaire le grade le plus élevé. En plus, les moyens font défaut et les sujets de recherche ne correspondent pas aux besoins de la population. Il faudra alors orienter les thèmes de recherche vers les sciences appliquées pour que la société et le pays tout entier bénéficient de leurs impacts.

Les jeunes s’apitoient sur leur sort, incriminant l’État de n’avoir jamais pensé à la création d’emplois. Que leur suggérez-vous?

Si nous considérons le cas de Madagascar, les jeunes devraient s’investir dans les high-tech et l’informatique. Avec l’incapacité de l’État à agir et à favoriser ces domaines, il appartient aux jeunes de faire valoir leurs compétences parce qu’ils sont doués la-dessus et de briller dans ces secteurs.