#7 Actualites Chronique de ... Opinions

Rongony & Co

V endredi fin d’après-midi. Le cortège funéraire est enfin arrivé devant le tombeau. Les voitures sont arrêtées, on attend la fin du cortège, qui est loin derrière, embouteillages obligent. Le corps du défunt est encore dans le corbillard. Une dizaine de marchands de koba se précipitent, assaillent les voitures, vont devant chaque portière, essayent de vendre leurs marchandises, à grands cris. Nauséabond.

Hors de moi, je lance un « aza manararao-paty, andraso aloha mba ho voalevina ny razana » (ne profitez pas de la mort, attendez au moins que le défunt soit enterré) Un marchand sursaute, recule, j’ai fait mouche, c’est un sacrilège, la mort passe, on respecte le défunt. Un autre s’avance agressif, prêt à me taper dessus. « Je ne fais que mon métier, j’essaie de gagner de l’argent, il vaut mieux que je fasse cela que voler.» Là, la nausée me submerge, je tourne le dos, à quoi bon discuter avec ce genre d’argument et de toutes façons, ils ont fait le plein ; les koba ont été vendus, mort ou pas, ils ont gagné de l’argent, c’est l’essentiel et que moi, la vieille, je gueule, pas de problème, ils sont le petit peuple, ils ont tous les droits, même de vendre leurs camelotes, en pleine cérémonie et devant la tombe. Les marchands du temple ont atteint le fond du bourbier.

Rideau

Mais pourquoi en est-on arrivé là, à cette perte des valeurs essentielles ? La vie, la mort sont les principaux mystères qui gèrent l’humanité. Une vie s’est arrêtée, je ne parlerai même pas de la douleur des proches, mais j’insiste sur ce fait, ce seul fait : une vie s’est arrêtée. Il y a eu un homme, une femme, qui a eu des enfants, qui a eu un métier, des amours, des chagrins, qui a construit ou déconstruit qu’importe, et un jour tout s’arrête, toute une partie de lui-même, le corps va changer de matière, et la vie qu’il a transmis ou pas, va disparaitre. Où ? Où est partie l’âme, l’esprit, le fanahy ou autre nom qui a fait que cet homme ou cette femme a pu vivre, marcher, dormir, grandir, prendre ses responsabilités ou pas ? Et face à ce mystère, on vend ou on achète du koba ? Et on dit « il vaut mieux ça que voler» ?

Cette même semaine, un reportage télévisé a donné froid dans le dos. Aux États-Unis, au Colorado, la vente de cannabis, du rongony donc, est dépénalisée. Rien que ça et mieux que ça. Dans cet État, la vente du cannabis est bien organisée : il y a des magasins de cannabis, où de jolies vendeuses vous donnent à choisir entre la cinquantaine de variété de cannabis, elles vous expliquent même comment rouler votre joint pour planer mieux encore, de doctes personnes expliquent que le cannabis est un médicament, omettant de dire que ce qui pourrait être utilisé comme médicament est une molécule parmi la soixantaine de molécules composant le cannabis, et qu’il y a moultes sortes de cannabis, et que les recherches sur cette molécule sont loin d’être terminées. Mais qu’importe, les grands groupes se sont engouffrés dans la brèche et il y a même un salon du cannabis et maintenant le PIB du Colorado remonte, les « touristes » affluent. Quand le marché va…

Où est le lien entre les deux sujets me demanderez-vous ? Simple. Le « marché » s’est emparé du cannabis, il le mettra en valeur, le dira inoffensif, si ce n’est déjà fait, plus même : il parait que c’est un médicament. Sa valeur va donc augmenter, il faudra des terres pour la cultiver, nous en avons en pléthore…

J’ai un dernier cauchemar : un enterrement. Une horde de vendeurs de rongony se précipitent pour vendre la camelote. Ce médicament fait, parait-il, disparaître la douleur et la vendre développera l’économie malgache… Dont acte. «Quand le marché va…»