#2 Actualites alaune Interview

Pr Nicolas Berland – « L’excès comme le défaut de contrôle de gestion nuit à l’entreprise »

Les entreprises font actuellement appel à davantage de contrôleurs de gestion. Partout dans le monde comme à Madagascar, les contrôleurs de gestion sont très recherchés. C’est d’eux que dépend la santé même de l’entreprise, la survie, le dynamisme ou le déclin de celle-ci. Malheureusement, l’exemple en France montre le peu d’intérêt que les jeunes éprouvent pour le métier de contrôleur de gestion. Le Professeur Nicolas Berland livre en exclusivité sa perception de l’activité même de contrôle de gestion en pénurie d’adeptes. Il voyage à travers le monde en Chine comme au Liban et est passé à Madagascar pour trois jours de conférence sur « Le contrôle de gestion dans un contexte de digitalisation » à des étudiants et des professionnels à l’Institut National des Sciences Comptables et de l’Administration d’Entreprises.

 

De quelles nouveautés êtes-vous porteur à l’occasion de votre séjour à Madagascar ?

Il s’agit, pour moi, d’un bref retour car j’ai déjà enseigné dans la Grande-île il y a onze ans en tant qu’enseignant missionnaire. C’est, d’ailleurs, dans le cadre d’une mission que mon passage à Madagascar s’effectue, étant enseignant à l’Université Paris Dauphine depuis 2007. En vingt-cinq ans d’activités dans l’enseignement supérieur français, je mémorise la réceptivité exemplaire et la capacité d’assimilation rapide de l’auditoire malgache. Mon dernier passage ici, il y a onze ans, me rappelle ce trait remarquable et par rapport à ce que j’ai vu il y a une décennie, le milieu des entreprises a beaucoup évolué. La formation y contribue et une génération de managers bien formés au fil du temps fait déjà ses preuves.

Par quels termes allezvous qualifier la situation actuelle du paysage des entreprises malgaches ?

La croissance est là. Une augmentation en nombre des firmes internationales et nationales est perceptible. Il s’agit de la normalité pour une économie comme Madagascar. Cette évolution démontre une compétitivité et un alignement des entreprises malgache au rang des entreprises à l’extérieur de la Grande-île dans la satisfaction progressive des besoins. On dénote l’aptitude locale à fournir des biens et services accessibles dans les autres économies. L’innovation technologique justifie la célérité du développement des entreprises.

Que voulez vous signifier en précisant la contribution de la technologie dans la croissance des entreprises ?

Avec le temps, les pratiques évoluent également. Les procédés archaïques cèdent la place aux outils technologiques. Les entreprises qui arrivent à s’imposer sur le marché sont celles qui s’approprient des produits de la technologie pour poursuivre leurs activités. Les managers sont les premiers à devoir se situer par rapport à l’intérêt qu’ils portent sur l’usage de la technologie. Celle-ci, peu importe le secteur de production ou d’activité, doit être mise au service de l’entreprise. Et bien sûr, dans la manipulation des outils technologiques seront affectés des collaborateurs qui en ont la maîtrise.

Pourquoi faut-il que la maîtrise des technologies soit un facteur déterminant dans le profil d’un collaborateur ?

L’ère de la digitalisation y oblige. Tout est modernisé actuellement et les entreprises passent de la manipulation manuelle vers le numérique. Personne dans l’entreprise ne peut échapper à cette transition dans la manière de travailler car tout est question de coordination pour le bon fonctionnement de l’entreprise. Toute la hiérarchie est concernée par la nécessité de l’adaptation à la technologie. La production attendue de l’entreprise évolue en niveau en parallèle avec l’utilisation adéquate des produits de la technologie. Une entreprise performante, appelée à avoir sa place sur le marché est celle qui connaît dans sa ligne hiérarchique, des personnes sensibles à la technologie. Même le flux d’informations en interne ainsi que la communication entre collaborateurs sont facilités lorsque la technologie est là.

S’accommoder à la technologie suffirait-elle aux ressources humaines de l’entreprise pour se déployer efficacement ?

Il y a ceux qui décident de l’orientation de l’entreprise, les managers. Tous ceux qui prennent part à la mise en œuvre de cette fonctionnement de l’entreprise. Si celle-ci est déjà à même de fonctionner avec la technologie existante, maîtrisée par ses ressources humaines, la démarche managériale d’où découlent toutes les directives mérite un contrôle servant de balise. Cela peut gêner un manager dans le sens où le contrôle de ses actions ne lui créera pas des affinités avec son contrôleur. L’absence de contrôle de gestion devient par là coûteuse car être convaincu d’avoir tout le temps raison est la pire erreur qu’un manager puisse commettre vis-à-vis de l’entreprise et les collaborateurs. La personne exerçant la fonction de contrôleur de gestion est souvent méprisée.

Pourquoi la gestion d’une entreprise devrat-elle faire face à la présence d’un contrôleur qui plane sur le personnage même du manager ?

C’est une question de poids de l’information. Un contrôle efficace s’opère seulement lorsqu’il y a disponibilité des données et des informations permettant d’assister le manager dans sa fonction. L’embargo sur ces informations peut provenir de tous ceux qui sont détenteurs d’informations dans l’entreprise. Information inclut pouvoir. Dès qu’on dispose d’information, on a de l’avantage sur celui qui en exige de soi. L’obstacle se présente dès lors que le contrôleur de gestion n’a pas accès à des informations suffisantes lui permettant même d’exercer son travail. Tout manager est naturellement inquiété d’un contrôle à son égard et vis-à-vis de sa manière de gérer. Fournir toutes les informations au contrôleur de gestion accroîtra le pouvoir de celui-ci. Or, gérer une entreprise ne se limite pas à décider mais à se remettre en question de temps à autre. Le contrôleur de gestion est là pour insuffler la remise en question.

Et comment les collaborateurs peuvent-ils développer des affinités vis-à-vis d’une personne en quête incessante d’informations au sein d’une entreprise ?

C’est la croissance de l’entreprise bénéfique à tous ceux qui y travaillent qui doit être considérée. Chacun a intérêt à ce que l’entreprise, pour lequel on quitte chez soi pour n’y revenir tard qu’après le boulot, se développe. Si transmettre des informations au contrôleur de gestion est nécessaire pour, non seulement la survie mais la croissance de l’entreprise, cela ne doit pas être un problème. Le contrôleur de gestion ne doit pas non plus être exigeant car il y a des informations qui ne sont jamais produites. C’est là qu’intervient la maîtrise de la data-visualisation.

En quoi consiste ce concept de data-visualisation que vous évoquez et son utilité pour réussir la gestion de l’entreprise ?

Il s’agit de la reproduction des données dans une version numérique à jour et accessible, plus précisément, c’est l’art de la représentation graphique des informations. Le talent est exigé pour fournir une telle représentation et la maîtrise des outils informatiques en est la base. Les recruteurs en France font de la connaissance en data-visualisation un critère fondamental. Maîtriser la datavisualisation, c’est savoir représenter numériquement des informations d’une manière précise, accessible et à temps. Les trois jours de conférence sur le thème « Le contrôle de gestion dans un contexte de digitalisation » à l’Institut National des Sciences Comptables et de l’Administration d’Entreprises a permis des échanges intenses et fructueux sur l’importance de la data-visualisation pour l’entreprise .L’intelligence dans la manipulation des outils informatiques est la bienvenue. Et tout manager comme tout collaborateur est appelé à produire des informations.

Donc la data-visualisation dans son utilité requiert l’adhésion de tous ceux qui travaillent pour l’entreprise ?

Il s’agit là d’une manière de présenter des données et de les rendre attirantes et compréhensibles selon la sensibilité de chacun. Par des graphes ou des courbes, plusieurs manières permettent, à travers l’ordinateur, de représenter des données. Celles-ci produites à temps permettent aux décideurs dans l’entreprise de définir leurs actions. Le contrôleur de gestion, appelé à s’informer sur ce qui se passe dans l’entreprise a également besoin de ces données dans leur forme actualisée et facile à saisir. La complémentarité de tous les collaborateurs dans l’entreprise est, d’ailleurs, renforcée par l’échange d’informations lorsque l’importance de la data-visualisation est acquise et comprise.

La complexité, au fur et à mesure de l’adaptation aux technologies, n’estelle pas de nature à décourager les collaborateurs ?

Ce sont certaines fonctions qui prêtent à confusion qui sèment l’incompréhension entre collaborateurs. Dès son arrivée dans l’entreprise, l’auditeur est par exemple, confondu avec le contrôleur de gestion et vice-versa et dans ce cas, la méfiance s’installe chez ceux qui se préparent à subir les contrôles. Le peu de contrôleurs de gestion sur le marché de l’emploi justifie l’absence de contrôle de gestion dans les entreprises. Or, l’excès comme le défaut de contrôle de gestion nuit à l’entreprise. Étant responsable de l’Executive Management à l’Université Paris-Dauphine, je suis témoin de l’affluence des étudiants français vers des domaines comme les arts, l’histoire et la philosophie. Il y a un désintérêt pour des études approfondies en contrôle de gestion en raison du manque de connaissance du métier qui attend après le parcours.

Comment tout cela marche-t-il?

Les entreprises sont pourtant en développement et leur nombre s’accroît partout dans le monde, c’est pourquoi le contrôle de gestion est indispensable pour s’assurer d’une orientation convenable de l’entreprise face au marché. Les managers peuvent faire une économie de difficultés en considérant les contrôleurs de gestion comme des collaborateurs potentiels garants de la stabilité managériale de l’entreprise. Dans certains cas, les relations entre le manager et le contrôleur de gestion se facilitent lorsque le second accède à la qualité de Business Partner. Les collaborateurs ne doivent plus être méfiants, de leur côté, vis-à-vis des auditeurs, étant donné que l’audit porte sur les états financiers et n’est pas du tout une investigation des personnes selon ce que les rumeurs perpétuent.