#2 Actualites L'interview

Oscar Madeddu : « L’octroi des crédits bientôt encadré »

« Global Credit Reporting Program » est le programme lancé par la Banque mondiale pour mettre en place des bureaux d’information sur le crédit dans plusieurs pays depuis 2005. La société CRIF va gérer à partir de maintenant le Bureau d’Information sur le Crédit ou BIC installé à Madagascar et la Banque centrale en est l’autorité de régulation. L’importance de ce BIC a été expliquée et discutée lors de la récente conférence sur le partage de données sur le crédit ayant réuni 135 participants venant de plusieurs pays au CCI Ivato. Oscar Madeddu, l’expert de la Société Financière Internationale (SFI) au sein de la Banque mondiale, présent à cette conférence a accepté d’être interviewé en exclusivitéPropos recueillis par Tsiory Fenosoa Ranjanirina. Photos Tojo Razafindratsimba

Que justifie votre passage à Madagascar en tant qu’expert de la Société Financière Internationale auprès de la Banque mondiale ?

En 2005, c’est-à dire il y a plus ou moins quinze ans, la Banque mondiale s’appuie sur la Société Financière Internationale en son sein même pour mettre en place un programme axé sur la vulgarisation des bureaux sur le crédit ou en anglais, « Credit bureau ». Le but du programme étant d’aider les gouvernements et les régulateurs des pays dans le monde à créer de l’infrastructure financière car celle-ci a, à la base, l’inclusion financière à travers l’accès au crédit.

Quel rapport y-a-t-il entre ce contexte évoqué et votre présence actuelle ?

Si une personne qui n’est pas connue des banques et qui n’a pas de garantie demande un prêt, la banque normalement rejette la demande car elle n’a pas d’information sur cette personne. Plutôt que de prendre des risques, la banque choisit alors de rejeter la personne. C’est la raison qui me fait venir à Madagascar où 3% de la population adulte seulement figure dans la centrale des risques de la Banque centrale de Madagascar. D’où la nécessité de faire quelque chose pour les 97% de la population qui ne sont pas connus des banques, étant donné que cette centrale des risques ne connaît que les informations transmises par les banques sur leurs clients.

Et comment comptez-vous faire accéder tout le reste de la population aux services financiers si déjà peu de gens préfèrent recourir aux prêts auprès des institutions ?

Les « Credit bureau » vont beaucoup aider à favoriser l’accès au crédit. En quinze ans, il y en a maintenant quatre-vingt. Car en dépit des petites activités génératrices de revenus que font la majeure partie de la population, si une chance d’obtenir un prêt est accordée, un dynamisme de l’activité exercée est à espérer au fur et à mesure du délai de remboursement imparti. C’est lorsqu’il n’y a pas d’informations qu’il n’y a pas de possibilité d’octroi d’un prêt. En Afrique, dans trente-trois pays en voie de développement se trouvent des « Credit bureau » à ce jour. À Madagascar, le processus de mise en place d’un « Credit bureau » a commencé par une préparation de la Banque centrale qui est le superviseur du « Credit bureau ». Au terme de trois années de sensibilisations auprès des institution financières depuis 2016, la création d’un « Credit bureau » à Madagascar se concrétise en ce moment. En douze mois, le « Credit bureau » à Madagascar voit finalement le jour et va fonctionner dès le début de l’année prochaine.

Mais en quoi consiste exactement ce « Credit bureau » ?

Les banques ne veulent pas partager les données sur leurs clients, et c’est une réalité compréhensible. Le choix d’un opérateur international qui s’appelle CRIF, pour gérer le « Credit bureau » à Madagascar rejoint l’initiative d’aller de l’avant. La conférence internationale organisée à Madagascar consiste d’ailleurs à faire appel à toutes les institutions financières que ce soient les banques ou les micro-finances, et les opérateurs de téléphonie, pour comprendre le fonctionnement de ce « Credit bureau », ses fournisseurs en matière d’informations et les bénéficiaires de ces informations. Car en clair, le « Credit bureau » ou tout simplement « Bureau d’Information sur le Crédit » va détenir les informations sur toutes les personnes, des informations dont les institutions pourront se servir pour décider de l’octroi d’un prêt à une personne qui n’a jamais été cliente d’aucune banque.

Mais en quoi ce désormais « Bureau d’Information sur le Crédit » va-t-il concerner les opérateurs de téléphonie mobile ?

À travers les informations fournies par ces opérateurs de téléphonie mobile au « Bureau d’Information sur le Crédit », il est possible de tracer le comportement d’un individu par rapport à ses modes de paiement vis-à-vis d’un service. De là se dégage une historique du comportement du payeur. Celui-ci, même inconnu du milieu bancaire et des institutions financières en général, pourra être jugé par rapport à ses attitudes de paiement et de consommation vis-à-vis de son opérateur de téléphonie mobile. Un bon comportement du consommateur crée une « bonne réputation » sur une personne faisant d’elle un bon payeur si un crédit lui est octroyé. Mais le BIC ne se dote pas seulement des informations transmises par les opérateurs téléphoniques, lesquels sont déjà très actifs en base de données car ils gèrent plusieurs informations sur leurs clients à travers leurs services variés.

À qui profite ce BIC en vérité ?
Il est destiné à se retrouver au centre des sollicitations. À travers une information complète qu’une institution financière demande chez le BIC sur un inconnu venant lui demander du crédit, des charges financières peuvent être évitées. Les coûts sont réduits et le processus est allégé à partir du moment où l’institution financière contacte directement le BIC pour prendre une décision rapide au profit de son potentiel nouveau « client ».

Où dans le fonctionnement du BIC se trouve alors l’accès facilité et favorisé de tous au crédit ?

Il a fallu choisir un opérateur prêt à s’installer longtemps à Madagascar pour gérer ce BIC. La Banque centrale de Madagascar est l’autorité régulatrice de ce BIC. La société CRIF va se fournir en informations auprès de sources diverses pour permettre au BIC d’exister réellement dès janvier. Le BIC ne peut pas fonctionner convenablement s’il ne dispose pas du maximum d’informations transmissibles aux institutions financières dans le but de développer l’accès au crédit notamment pour les personnes non fichées au niveau des banques existantes.

Quel avantage direct le demandeur de prêt gagnera-t-il de l’existence du BIC ?

C’est pour annuler la garantie proprement dite qu’il faut une garantie de « réputation » en matière de demande de prêt. Classiquement, les institutions financières exigent une garantie à une personne demandant un prêt. Or, cette garantie de réputation n’est valable et n’est disponible qu’à travers les informations émanant du BIC sur cette même personne. À travers la conférence internationale organisée à Madagascar, les opérateurs téléphoniques ou médiatiques ainsi que les grands facturiers comme les compagnies distributrices d’énergie ont été impliqués dans le processus. Ce sont eux qui disposent d’amples informations sur une personne. Même si celle-ci est inconnue des entreprises du secteur bancaire et financier, elle peut être consommateur d’énergie et paie une facture périodique à cet effet, et elle peut également être un simple usager d’un ou de plusieurs services d’un opérateur téléphonique, ou même simple abonné auprès d’une entreprise de service de diffusion de chaînes télévisées.

Donc une circulation libéralisée d’informations sur une personne n’est-elle pas à craindre ?

Les grands facturiers sont les seuls fournisseurs légaux d’informations au BIC. Dès qu’une formalité de demande d’identité est en vigueur auprès d’un grand facturier, il doit être informé à tous que les éléments d’identité retenus feront également l’objet d’une transmission au BIC. Le consentement de chacun est requis à la base car en cas de refus personnel, aucune information sur une personne ne peut être transmise au BIC. Cependant, avoir ses propres informations personnelles au BIC est un avantage en cas de demande éventuelle de prêt auprès d’une institution financière. Dans d’autres pays, ce sont les personnes physiques ou morales qui désirent être connues du BIC, mais il faut préciser qu’il n’y a pas transmission permise d’information entre une personne et le BIC. La loi impose et autorise uniquement les grands facturiers et tout ce qui est détenteur d’informations publiques comme l’état civil ou l’identité, à fournir les informations au BIC. Inversement, aucune information sur une tierce personne ne peut être exigée du BIC par une autre personne. Ce sont les institutions financières qui sont habilités à demander les services du BIC.

N’est-on pas en voie d’une complication du système ?

Il faut donner la chance à tous d’accéder au crédit, c’est l’objectif qu’il ne faut pas perdre de vue. La majorité de la population n’est pas connue du système existant, cela il faut le reconnaître. À l’heure actuelle il n’y a que la centrale des risques de la Banque centrale qui détient les informations sur tous les usagers des banques. Mais favoriser l’accès au crédit ne signifie pas donner du crédit à ceux qui en bénéficient déjà, au contraire, il faut donner à ceux qui n’ont en jamais eu. Il importe d’insister sur le remplacement de la garantie réelle par la garantie de réputation qu’assure le BIC à travers l’information sur une personne donnée à une institution financière si cette personne demande du crédit pour la première fois de sa vie.

Vivre à crédit n’est pas du tout une culture malgache, alors comment réussirez-vous à concilier cette réalité avec la mise en place de ce BIC ?

Un contrat et un code de bonne conduite sont à signer sous contrôle de la Banque centrale lorsqu’une institution financière s’engage à bénéficier des services du BIC. Il faut penser aux oubliés et inconnus du système qui cherchent à obtenir un financement pour démarrer ou dynamiser leurs activités. Déjà au BIC, les mauvais emprunteurs sont repérés, ce qui est favorable pour les institutions financières qui pourront donc décider de ne pas prendre de risque. Par ailleurs, avec l’existence de plusieurs entrepreneurs en quête de financement, on ne peut pas libéraliser l’octroi de crédit n’importe comment. Un jour ou l’autre, chacun peut recourir à une demande de prêt. Faciliter l’obtention du prêt est la raison d’être d’un BIC censé gérer en son sein le nombre maximal d’informations sur une personne.

Est-il sûr d’obtenir un prêt si l’on a quelque part consenti à la transmission de ses informations personnelles au BIC ?

Le partage de données au BIC, c’est-à-dire l’accord donné par rapport à l’octroi de ses informations personnelles au BIC, doit se faire à travers un consentement libre et éclairé. On consent personnellement à ce que le BIC reçoive des informations sur soi à partir d’une entité où l’on s’est inscrit à travers une formalité écrite. L’information transmise au BIC sert de référence pour une institution financière devant laquelle on demande un prêt. L’octroi de prêt se fait sur décision de l’institution financière par rapport aux données fournies par le BIC.

Et la confidentialité des données dans tout cela ?

Le BIC fonctionne d’une manière informatisée, sécurisée. Il faut trois à cinq millions de dollars pour investir dans la mise en fonctionnement d’un BIC. Il faut cinq ans pour récupérer tout cet investissement. C’est pourquoi un opérateur sérieux comme la société CRIF est choisi pour gérer ce BIC à Madagascar. Il y a un serveur de stockage de données que la société CRIF utilise. La croissance des prêts et la diminution des mauvaises créances s’accomplissent à travers l’existence du BIC. De nouveaux prêts sont ainsi attendus à partir du fonctionnement du BIC. Grâce à celui-ci une croissance énorme des prêts sans garantie est à espérer. Plus il y a de personnes accédant d’une manière facilitée au crédit, plus on peut s’attendre à un comportement positif de l’emprunteur. Dans des pays, les prêts se renouvellent lorsque la personne bénéficiaire du prêt montre une continuité du bon comportement dans le remboursement car les institutions financières feront également tout pour garder un bon client, quitte à proposer davantage d’offres de crédit accessibles.

Est-ce que le Bureau d’information sur le Crédit à Madagascar transmet également des informations à l’étranger ?

Il est impossible pour les institutions financières étrangères d’exiger des informations de la part du BIC à Madagascar. Dans chaque pays, un ou plusieurs BIC travaillent déjà pour fournir de l’information.

L’existence du BIC va-t-il désormais changer le paysage économique et financier à Madagascar ?

Le rôle de la Banque mondiale à travers la Société Financière Internationale est d’accompagner le régulateur, c’est-à-dire la Banque centrale, dans la mise en place et le fonctionnement efficace d’un Bureau d’Information sur le Crédit. Les institutions financières auront fortement besoin du BIC pour se doter d’information pour ne pas courir des risques dans l’octroi de crédit. Dès Janvier, ces institutions financières seront connectées au BIC sur un seul et unique réseau. C’est à travers le BIC qu’on peut travailler l’accès au crédit et réduire les mauvaises créances. Encore une fois, le BIC est opérationnel dès que les informations suffisantes sont mises à sa disposition.