Interview

« On doit mettre en place des lois pour défendre le droit des femmes »

« L’activisme est un luxe à Madagascar », dit-elle. Noro Ravaozanany est consultante
internationale sur la question du genre et est également la présidente du Conseil National des Femmes de Madagascar, organisation parapluie qui regroupe plusieurs associations de femmes travaillant dans différents domaines, mais aussi d’individus engagés dans la promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes. Elle donne beaucoup de son temps, mais surtout elle n’économise aucun effort lorsqu’il s’agit de promouvoir le leadership feminin. Interview post-campagne Propos recueillis par Rondro Ratsimbazafy

Concrètement, que faites-vous au sein du Conseil national des femmes de Madagascar ?

Nous faisons le dialogue politique. Nous sommes réseautés au Conseil international des femmes qui regroupe quatre vingt dix pays dans le monde. Nous sommes également réseautés au réseau francophone pour l’égalité femme homme (RFREFH). A ce titre, nous sommes là pour faire appliquer tous les textes internationaux que le pays a ratifiés. Nous sommes également là pour recueillir la voix des femmes et les porter aux instances régionales, nationales et internationales. En ce sens, nos membres travaillent sur le terrain mais nous faisons aussi un dialogue politique au niveau des décideurs pour influencer nos lois. Nous agissons sur tous les domaines. Quand on veut defendre le droit des femmes, il y a certes le poids de la culture mais la meilleure manière pour y parvenir est d’institutionnaliser la lutte, c’est-à-dire de mettre en place des lois et des textes. Changer un à un les cœurs et les esprits prendra trop de temps. Ce sont les institutions qu’il faut d’abord changer, le reste suivra.

En définitive, aucune femme ne va accéder à la magistrature suprême en 2019. Etes- vous déçue ?

Il faut être réaliste. Sur trente six prétendants à la magistrature suprême, seules cinq sont des candidates. C’est déjà un fait. Ensuite, il y a le contexte. Vous avez des redoublants, des triplants mais surtout des grosses pointures. Je les appelle les grosses pointures parce que ce sont des gens qui ont beaucoup de moyens et qui étaient au pouvoir auparavant. Tout cela a fait une grande difference. Et dans l’Histoire même des femmes en politique à Madagascar, comme partout dans le monde, les femmes n’ont pas été dans ce monde masculin.

Pourquoi n’est-il pas encore possible pour une femme d’accéder à ce poste aujourd’hui à Madagascar ?
Vous connaissez le contexte. Il n’y a pas chez nous, en politique, véritablement des débats d’idées. Ce n’est pas vraiment pour des idées que l’on va voter pour quelqu’un. Ce n’est pas pour un projet de société ou une vision. C’est pour un individu. Vous connaissez également le profil de notre electorat. Nous sommes également dans un contexte de pauvreté extrême. Quand on donne de l’argent, un T-shirt, cela attire les gens. Ici c’est le sensationnel qui prime. Les femmes ne disposent pas de ces moyens financiers.

Pourquoi ne serait-il pas possible pour une femme de disposer d’autant de moyens ?

Beaucoup de femmes sont réseautées à des mouvements ou des associations qui généralement ne sont pas valorisés en termes politiques. Les mouvements auxquels elles sont affiliées n’ont pas beaucoup de moyens. Je pense qu’à l’heure actuelle nous n’avons que 7% de femmes chef de partis, qui ne sont pas vraiment de grands partis. Chez nous, les grands partis sont ceux qui se sont créés au pouvoir.

Les femmes se mettent en retrait exprès ?

On note effectivement que dans les partis menés par les hommes, elles ne font pas partie des décideurs. C’est-à cela que l’on voit l’absence de parité chez nous. Le réflexe de parité n’est pas encore présent. Y compris chez les hommes politiques.
A quoi cela est-il dû selon vous ?

Je crois que ce sont des habitudes qui se sont installées depuis longtemps. Nous avons aussi également des pratiques patriarcales que nous avons beaucoup hérité de l’occident. On dit toujours que c’est la tradition mais nous n’avons pas toujours des traditions patriarcales.

Justement, nous avons eu des reines qui ont eu une forte emprise sur plusieurs territoires pourtant ?

Les choses devaient passer par le  « hasina » de la femme bien sûr mais du temps des reines, ce sont les Premiers ministres mâles qui decidaient véritablement. Andrianampoinimerina lui-même a commencé à changer les choses. Disons que c’est venu insidieusement. La colonisation a également fait son travail. Savez-vous que du temps de la colonisation, les femmes ont été éduquées à être femmes au foyer? Quand on les envoyait à l’école c’était pour être dans les écoles ménagères. A l’école de medecine, il y avait un certain quota et on ne pouvait pas le dépasser concernant les femmes. C’étaient les hommes qui étaient agents de l’administration, que l’on envoyait à l’étranger. A l’Independance, tous ces quotas ont bien sûr été enlevés mais les femmes reviennent de très loin ! Aujourd’hui nous avons autant d’hommes que de femmes mais cette culture est restée. A bien y regarder, elle n’est pas aussi traditionnelle qu’on pourrait le croire. Cela nous a été inculqué.

Vous faites la promotion du leadership feminin, au niveau politique. Comment convaincre ?

Je ne pense pas que le blocage se situe au niveau des femmes en général. L’electorat est déjà prêt à élire des femmes. Lors des dernières présidentielles, en 2013, nous avons eu une candidate qui a gagné beaucoup de voix dans le sud. C’était elle qui menait dans une certaine commune. Alors que c’est une région supposée « anti-genre », « anti-égalité entre les sexes ». Et pourtant c’est là qu’elle a gagné le plus de voix. Mais les candidats masculins, à mon avis, sont venus avec l’artillerie lourde : gadgets, helicoptères pour cette fois ci, et cela a fait son chemin. Et si l’on revient à l’election présidentielle de 2018, tout est polarisé. Tout est braqué sur un, deux, voire trois individus.

On n’a pas entendu le Conseil national des femmes durant cette présidentielle, pourquoi ?

Lors des dernières élections, nous avons beaucoup travaillé. Cette fois-ci, c’était différent. C’était très compliqué dès le départ. Je replace le contexte : il y a eu contestation puis suspicion. Il y avait trop de choses à propos des élections. Ce n’étaient pas des conditions normales si vous voulez. C’est la première fois que l’on a vu à Madagascar, une vingtaine de candidats vouloir reporter, contester les listes electorales, les bureaux de vote, … il y avait trop de suspicions. Et puis il y a eu cette autorisation, par la présente loi electorale, d’utiliser des moyens financiers hors du commun, qui a également pénalisé les femmes. Le contexte était trop difficile.

Vous n’étiez pas audible ?

Nous avions eu des projets, mais il n’était pas pertinent d’envoyer des messages dans un tel contexte. Il y avait trop de problèmes et cela a éclipsé le sujet. Nous avons adressé une lettre ouverte aux candidats que nous avons finalement renoncé à publier. Nous aurions voulu organiser un talk show entre les cinq candidates mais leur combat était ailleurs. Elles n’étaient pas toutes d’accord pour participer. Mais je dois tout de même dire qu’au début de la campagne, beaucoup de candidats « redoublants » sont venus nous voir et nous ont demandé conseil, notamment pour former leurs membres sur les questions liées au genre.

Un mot sur Fanirisoa Erinaivo, que l’on a beaucoup entendu durant cette campagne. Est-ce que, selon vous, on entend la voix des femmes à travers elle ?

N’oubliez pas que les femmes et les hommes politiques sortent d’une même société. Elles et ils ont les même préoccupations. Quand je parlais de contexte de contestation au début, Fanirisoa est justement le leader de ce mouvement. Elle a contesté les listes electorales. Je n’ai pas à dire si elle a raison ou pas, la question n’est pas là. C’est aussi un combat en tant que candidat et candidate. Encore une fois, le combat était ailleurs.

Quel est votre sentiment par rapport au désistement de Saraha Rabeharisoa, car c’était elle qui avait le plus de chance ?

Oui je l’avoue, je suis déçue. J’étais parmi ceux qui l’admiraient. Je ne connais pas les raisons de son désistement, il faudra le lui demander …

Elle ne vous a rien dit ?

Nous allons essayer de connaître ces raisons mais ma deception est d’autant plus grande car elle était disposée, par exemple, à débattre sur la question du genre. Les autres étaient injoignables.
Quels espoirs avez-vous placé en elle ?

Je pense qu’elle pouvait quand même représenter ce mouvement en faveur d’un leadership féminin. La dernière fois elle avait eu 4% des voix, cette fois-ci elle aurait pu les doubler. C’est un avis. Vous savez, il y a aussi ce que l’on appelle le travail silencieux des femmes. Il ne faut pas le négliger. Le réseau des femmes est puissant ici. Pas aussi puissant que ceux dotés d’une lourde artillerie évidemment mais il y a quand même une proportion non négligeable de femmes qui ont mis leur espoir en elle.

Les femmes en politique, à Madagascar, qu’est-ce que cela représente ?
Si l’on fait une représentation globale à Madagascar, il y a 6% de femmes qui sont en position de leadership, partant du fokontany jusqu’à la magistrature suprême. Une des petites victoires que Madagascar a eues, quand même, c’est que lors des dernières législatives, nous avons pu avoir 21% de femmes. Pourquoi ? Parce que nous faisons beaucoup d’actions en ce sens justement. Beaucoup d’organisations, le conseil national des femmes notamment, ont travaillé dans ce sens. Toutes les femmes candidates ont été formées lors des dernières législatives. Elles sont maintenant des leaders en puissance, intégrées dans la société. Il y a également eu beaucoup de sensibilisation auprès des femmes à se porter candidates, beaucoup a été fait également auprès des partis politiques.

Donc, si cela ne marche pas cette fois-ci pour les femmes, l’objectif ce seront les législatifs ?

Oui, je pense que les législatifs seront une belle opportunité. Les femmes sont prêtes, l’electorat l’est également, mais il faut que les partis présentent les femmes en tête de liste. Mais la vraie solution, cela s’est vu partout dans les pays ou cela a réussi, c’est d’instaurer des lois, et de faire qu’il y ait au moins 40% et pas plus de 60% pour l’un ou l’autre sexe à l’Assemblée nationale. C’est-à-dire qu’on ne veut pas non plus inverser des choses. Il faut qu’on arrive à un équilibre parfait.

Noro Ravaozanany