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Les ailes du paradoxe

Le verdict tant redouté par les dirigeants d’Air Madagascar est tombé tel un couperet. La compagnie aérienne nationale a été condamnée par le Tribunal de commerce de Paris à verser 46 millions de dollars à Air France. Une décision consécutive aux ambiguïtés des clauses d’un contrat qui remontait en 2012. Une reconstitution des faits s’impose alors pour mieux cerner les contours d’un écheveau difficile à dénouer. Avec des nuances dans la version des protagonistes.

Ceux qui étaient aux manettes d’Air Madagascar à cette époque ont été floués, en signant à la va-vite, sans trop se poser des questions, le contrat de location-achat des deux Airbus A340-300, pour un montant total de 67 millions USD. Le coût des transactions était la partie visible de ce qui ressemblait à un marché de dupes. Car Air France a, en outre, prévu une clause de réserve de propriété, une clause de restitution et de frais de remise à niveau des avions.

La partie malgache a négocié « le paquet » pour 67 millions de dollars – alors que ce prix ne devait pas dépasser à l’époque les 40, étant donné l’âge avancé des « aéroneufs » en question – mais partout ailleurs, personne n’achetait plus ces appareils dotés de quatre moteurs, qui décimaient la trésorerie d’Air Madagascar en entretien et en consommation de carburant. Jusqu’ici, Air Madagascar a déjà versé une somme totale de 55 millions de dollars à titre de loyers – 24 pour le premier avion, dont 5 millions d’intérêts, et 31 pour le second, dont 7 d’intérêts.

Pour pouvoir lâcher un plein vol de ces deux boulets qu’elle trainait, Air Madagascar a voulu acquérir les derniers titres par anticipation, mais Air France a réclamé 46 millions de dollars au lieu de 23,5. En mettant en avant les clauses suscitées. Après un long et fastidieux procès au Tribunal de commerce de Paris, la compagnie française a eu gain de cause. Et la part belle. Au bout du compte, Air Madagascar aura donc à payer 101 millions de dollars, soit près de 167,44 milliards ariary, pour les deux « tas de ferrailles ». Une charge financière supplétive qui plane comme un spectre menaçant la survie d’Air Madagascar.

Son actuel directeur général, Besoa Razafimaharo, soutient que l’argument avancé par Air France n’a pas lieu d’être car « il s’agit d’une vente et non d’une location ». Air Madagascar entend exploiter toutes les voies de recours possibles pour trouver une échappatoire à cette sanction plus ou moins injustifiée. Il rassure néanmoins les clients que cette sentence n’aura pas d’impact sur la programmation des vols long-courriers d’Air Madagascar.

Et comme l’imbroglio implique des régimes politiques successifs, dont les caciques ont toujours été si prompts à avoir la mainmise sur Air Madagascar, le partenariat stratégique signé avec Air Austral, par l’équipage formé par les hommes de main du président de la République Hery Rajaonarimampianina, est désigné par la presse proche du pouvoir en place, comme à l’origine de la faillite annoncée et programmée d’Air Madagascar.

Selon des indiscrétions citées par deux quotidiens, « Air Austral n’aurait pas honoré ses engagements financiers de 2018. Ce qui prive Air Madagascar d’un fonds de roulement à même de la faire fonctionner. Du coup, elle accuse une dette de près de 29, 6 millions de dollars et devra en trouver 7 pour éviter la cessation de paiement ». Dès son décollage, cette collaboration avec une compagnie régionale a soulevé doutes et interrogations parmi des spécialistes et initiés de l’aéronautique civile.

Les uns souhaitaient un accord « à l’amiable » avec un « requin du ciel », à même de tirer Air Madagascar vers le haut. Avec un risque réel d’être « ingurgitée » pour toujours. D’autres suggéreraient une alliance avec un pool de compagnies aériennes. Estimant que même les plus puissantes sur le marché en font de même.

Rivo Rakotovao, président du Sénat, en marge d’une réunion de l’Union africaine à Addis-Abeba, a eu des contacts avec de hauts responsables d’Ethiopian Airlines. Mais son initiative, jugée personnelle, qui n’engageait que lui-même, a été classée sans suite par le Conseil d’administration d’Air Madagascar. En parallèle, la privatisation du « joyau de la famille », a été évoquée à plusieurs fois, mais n’a jamais abouti à du concret. Peut-être que dans l’état actuel de sa situation, le prix de son action ne vaut même pas un « kopek ». Qui va encore y mettre un sou?
D’autant qu’il fut un moment où Hery Rajaonarimampianina, président de la République, a pris place dans l’avion d’une société privée dont les promoteurs sont des nababs du HVM, pour rallier Taolagnaro, afin d’assister au dialogue politique avec l’Union Européenne. Donc un déplacement officiel. Il a laissé sur place l’ATR d’Air Madagascar. Alors que l’État, qu’il représentait au plus haut de l’échelle des décisions, n’est autre que le principal actionnaire d’Air Madagascar. Un président de la République française, qui qu’il soit, pour un voyage officiel, a-t-il déjà pris le jet d’un tiers ? Il n’était pas étonnant, par cette bourde présidentielle, que l’intention de faire disparaître à jamais Air Madagascar des écrans et radars de contrôles, a été imputée aux apparatchiks du régime HVM. Au profit de l’intruse, bien entendu.

Le temps où Air Madagascar a été le porte-étendard de l’économie nationale, n’est plus qu’un lointain souvenir. Le symbole de la réussite malgache et la fierté de toute la nation, par des changements fréquents de cap, a fini pas se désorienter. Comment la ramener sur la trajectoire de son plan de vol initial? 

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