#3 Actualites Interview

Anthony Ramarolahihaingonirainy : « Les concours de l’ENMG se précisent »

Anthony Ramarolahihaingonirainy est le directeur général de l’École nationale de la Magistrature et des Greffes (ENMG). La suppression du concours pour intégrer cette école l’an passé ainsi que la reprise du concours occasionnent autant de questions dans l’opinion publique si bien qu’il a fallu demander des explications auprès du premier responsable de l’École.

Vous vous doutez certainement que notre première question concernera les concours. Où en est-on ?

Je m’en doutais effectivement (sourire). Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je ne peux pas vous donner des dates précises concernant la tenue des prochains concours pour la simple et bonne raison que la fixation de ces dates, qu’il s’agisse du concours, des magistrats ou celui des greffiers, ne relève pas du DG, mais plutôt du Conseil scientifique. Le ministère de la Justice prend d’ailleurs les arrêtés d’ouverture des concours sur la base des dates proposées par le Conseil.

Pourriez-vous au moins nous donner une date approximative ?

Donner une approximation, c’est déjà donner une date (rires). La prudence est de mise là où nous en sommes après les dysfonctionnements constatés lors des derniers concours. Je ne cesse de répéter à qui veut l’entendre qu’on ne peut pas obtenir des résultats différents avec les mêmes procédés. L’ENMG, de concert avec le ministère de la Justice, travaille d’arrache-pied depuis que nous avons pris les rênes de l’école fin avril 2019, pour assainir l’environnement de l’école en général, et des concours, en particulier. Il ne faut pas oublier que les concours ne constituent que la partie émergée de l’iceberg.

Donc à côté des concours, d’autres problèmes prévalent ?

Des voix se sont levées depuis des lustres sur des imperfections notoires à toutes les phases de scolarité des élèves magistrats et élèves greffiers. Les phases théoriques, les stages pratiques, les examens de fin de scolarité, de fin de stage et surtout les examens finaux n’ont pas été épargnés par les critiques et se trouvent à plusieurs reprises au centre de suspicions diverses de népotisme, de favoritisme, voire de corruption. Bref, l’ensemble du processus de formation initiale et d’évaluation est à revoir parallèlement à celui des concours.

À vous entendre, les prochains concours ne seront donc pas pour sitôt ?

Nous comprenons l’impatience de tous. Rassurez-vous également que nous sommes tout aussi conscients que la Justice risque de manquer cruellement de bras d’ici peu. Exceptionnellement, dus aux annulations des derniers concours, les prochains départs à la retraite ne seront pas compensés par les élèves sortis de l’école comme ce fut le cas auparavant Je répète néanmoins à l’envi qu’il ne faut pas confondre vitesse et précipitation.

Que voulez-vous dire par là ?

Sommes-nous d’accord que les plaies de l’école sont profondes ? Nous laisserions-nous, une fois encore, tenter de sacrifier à l’autel de la hâte l’avenir de nos futurs juges, de nos greffiers, de notre Justice et de notre pays tout entier ? Nous livrerions-nous, une fois de plus, à des solutions tip top qui ne guériront que les seules plaies de surface de l’école tout en laissant les gangrènes gigantesques qui minent cette institution depuis toutes ces années? Ne dit-on pas aux grands maux les grands remèdes ? Soyons juste rassurés que nous travaillons nuit et jour pour que les concours se tiennent le plus tôt possible.

Ne croyez-vous pas que les craintes des parents et de ceux qui veulent participer aux concours de l’ENMG sont surtout dues au fait qu’ils ne sont pas suffisamment informés sur ce qui se mijote au sein de l’école ? Pourriez-vous nous parler des réformes entreprises jusqu’ici ?

Oui, vous avez raison. Sauf que la discrétion dans nos démarches est un choix assumé. L’organisation des concours est délicate. Il faut trouver la juste mesure entre le droit à l’information prévue par la Constitution- ou le devoir d’informer dans ce cas-ci- et la prudence qui est de mise. Le mal essaie toujours d’avoir une longueur d’avance, vous savez ! Nous croyons savoir ou du moins nous soupçonnons tous que les tricheries, la corruption, le népotisme, le favoritisme et, de manière générale, tous les actes nébuleux entourant les concours administratifs, en général, et les concours d’entrée à l’ENMG, en particulier, ne seraient pas tous l’œuvre d’une ou de quelques personnes isolées, mais de tout un réseau. Des mesures prises ou à prendre annoncées trop tôt seront facilement déjouées par toute personne malintentionnée.

Jusqu’à quelle dimension s’étendra l’assainissement que vous allez prioriser ?

Je peux néanmoins vous affirmer que nous avons vraiment commencé par le commencement. Nous nous somme attaqués au texte fondateur même, en l’occurrence le décret numéro 2007-532 du 11 juin 2007 portant réorganisation de l’ENMG. Nous ne pourrions pas avancer vu la gravité de la situation sans une retouche en profondeur des dispositions de base régissant l’ENMG, parmi lesquelles figurent celles qui régissent l’ensemble des problèmes évoqués plus haut. Le projet de texte est actuellement finalisé.

La suite du programme?

Le ministère de la Justice l’enverra bientôt- si ce n’est déjà fait- aux services de la Primature. Celui-ci sera discuté probablement lors des prochains conseils de gouvernement. Le Conseil Scientifique ne pourra être saisi qu’après son adoption et sa mise en vigueur. Nous en saurons un peu plus sur les dates à ce moment-là. Il faut juste noter que, d’après les dispositions des textes, les premières épreuves ne devront se tenir au plus tôt que trois mois à partir de la promulgation de l’arrêté d’ouverture des concours.

N’y aura-t-il donc pas de concours cette année ?

Interprétez-le comme vous voulez, mais ce que je tiens à vous dire, c’est que nous sommes en train de travailler dur, de manière rapide et efficace, pour que les concours se tiennent le plus tôt possible dans de bonnes conditions. Rien ne sert d’organiser les concours si les conditions ne sont pas réunies.

On chuchote dans les salons privés qu’on vous a choisi à ce poste d’après vos projets ? Pourriez-vous nous en donner un aperçu ?

La direction générale d’un établissement public comme l’ENMG est un poste éminemment technique. Le choix d’un technicien, porteur de projets de surcroit, va donc de soi.

Pouvez-vous être explicite ?

À court terme, l’assainissement des concours d’entrée et des cursus de formations assurés par l’école se trouve au centre des projets. L’objectif est simple : que tous les candidats, riches, pauvres, citadins, campagnards ou de quelque origine qu’ils soient, aient les mêmes chances et soient mis sur le même pied d’égalité sur les starting-blocks. L’égalité est aussi de mise tout au long de leur cursus de formation.

Vos déductions?

L’École a souffert depuis trop longtemps du discrédit consécutif aux magouilles relatives aux concours et aux formations. La crédibilité de la Justice en a pris un sacré coup car l’école qui est censée assurer la relève des hommes en toge, n’a pas su assurer, comme il se devait, sa mission. Inutile de rappeler que les justiciables sont les premières victimes de l’incompétence et du déficit éthique et déontologique de certains juges issus de ces magouilles.

Et à moyen terme ?

À moyen terme, l’attention sera focalisée sur quelques charnières relatives aux formations. J’attire votre attention sur une incongruité longtemps occultée malgré son importance capitale pour la Justice malgache, pour l’Économie, donc pour le pays tout entier. Aussi absurde que cela puisse paraitre, nous sommes membres de la Sadc, du Comesa et de la COI, des organismes de coopération et/ou d’intégration régionale majoritairement représentés par des pays de common law. Pourtant, depuis la création de l’ENMG en 1996 jusqu’à ce jour, aucune matière de common law n’y a été enseignée. Même pas une petite initiation.

Quelles sont les différences d’approches?

D’aucuns savent pourtant que la civil law, utilisée à Madagascar et héritée de l’ancienne puissance colonisatrice, et la common law présentent des conceptions diamétralement opposées sur plusieurs points, que ce soit sur le plan procédural que sur le contenu matériel. Un juriste aussi chevronné soit-il, mais formé uniquement dans l’un ou l’autre système ne peut se targuer de pouvoir comprendre tous les arcanes de l’un des deux systèmes dans lequel il n’a pas été formé.

Et donc ?

À ne surtout pas perdre de vue, d’une part, que le Comesa a déjà entamé la 4e phase de l’intégration depuis 2014. Le marché commun aurait dû être effectif depuis. Lequel marché prescrit la libre circulation des biens et marchandises, la libre circulation de la main-d’œuvre et le droit d’établissement de tous les ressortissants de chacun des pays membres dans n’importe quel pays appartenant à l’organisation. Elle ne se limite donc plus aux libres échanges et à l’union douanière. Imaginons juste les difficultés de nos juristes et tribunaux quand adviennent des litiges impliquant des ressortissants d’autres pays qui utilisent la common law !

Les inconvénients?

Les risques de tels accrochages seront pourtant exponentiels au fur et à mesure de l’accroissement des échanges commerciaux et de la circulation des travailleurs, et surtout de l’établissement de certains d’entre eux dans notre pays. D’autre part, la common law domine la scène juridique internationale. Les cours et tribunaux internationaux utilisent plutôt des principes et procédures tirés de ceux de la common law. Nos juristes, nos magistrats n’auront pas d’autre choix que de suivre la tendance et donc de se mettre à niveau. C’est une question de survie.

Concrètement, de quoi est porteuse votre nomination quelques mois après?

Pour intégrer ces besoins, apporter quelques retouches aux curricula des formations ne serait pas de trop. L’intégration de nouvelles matières influera sur le choix et la formation des formateurs car, pour l’instant, l’École n’a ni les compétences ni les ressources humaines pour dispenser des matières de common law. À titre transitoire, l’école aura besoin de contributions étrangères.

L’école serait-elle à même de s’accommoder de ces innovations ?

Les relations et coopérations existant avec nos partenaires techniques et financiers traditionnels seront raffermies. La nouvelle équipe dirigeante s’attellera par ailleurs à la recherche de nouveaux partenariats et de nouvelles ouvertures aptes à nous faire profiter de leurs expertises et compétences en common law. Nous sommes en train de travailler sur les possibilités d’échanges de formateurs, de formation de formateurs à l’étranger et/ou la venue de formateurs étrangers à Madagascar pour former les nôtres sur nos sites. L’envoi de nos majors de promotion pour se familiariser avec les pratiques étrangères figure également parmi nos souhaits.

Face au concours devenu la principale problématique, est-on en droit de s’attendre à un véritable nouveau visage de l’ENMG ?

À long terme, l’ENMG devrait posséder son domaine, à l’instar des grandes écoles et autres institutions prestigieuses de formations locales et internationales. Il est malheureux de constater que, depuis sa création en 1996 jusqu’à ce jour, l’ENMG déambulait dans le tout Tana. L’établissement était locataire tour à tour des locaux de l’INPF à Ivato, de ceux de l’Immeuble CNaPS aux 67 Ha avant d’atterrir à Tsaralalàna. Pire encore, à l’heure actuelle, l’ENMG ne dispose plus, en tout et pour tout que de deux salles ne pouvant accueillir qu’une cinquantaine de personnes. Le reste étant condamné à la suite de fissures et d’importants dommages structurels.

Vos craintes?

Le bâtiment entier tomberait tel un château
de cartes s’il arrive un séisme, ne serait-ce que de niveau 2 ou 3 sur l’échelle de Richter. Où mettrons-nous les nouveaux élèves après les concours ? Une École aussi prestigieuse mérite largement mieux. Un domaine comprend idéalement de nouvelles infrastructures telles que des bureaux, des amphithéâtres, des salles de classe, des dortoirs, un réfectoire, un parking, un complexe sportif ainsi qu’un espace vert. La plupart des grandes écoles et autres instituts de formation du pays disposent déjà de telles infrastructures, c’est le cas de l’ENAM, ENSP, ENSD, ACMIL, INSCAE.

Donc la forme arrivera-t-elle à suivre le fond ?

Le projet nécessite un sérieux montage juridique, technique et financier. Il reste tout à fait réalisable, mais requiert néanmoins la contribution de tous, allant des partenaires techniques et financiers aux bénéficiaires des prestations de la Justice en général (gratitude envers celle-ci) en passant par tous les bénéficiaires des formations dispensées par l’école. Faut-il rappeler que l’État dispose d’une réserve inestimable de terrains ? Entamées dès notre arrivée à la tête de l’École, les recherches de financements auprès des partenaires continueront jusqu’à la réalisation du projet.

Vous en attendez quoi?

Nous osons juste espérer l’implication des pouvoirs publics. Pourquoi, par exemple, ne pas l’insérer parmi les projets présidentiels dans les années à venir ? Bref, tout est question d’ambition et de volonté politique. Je suis confiant là-dessus car nous avons un Président jeune et ambitieux. La lutte contre la corruption et la bonne gouvernance, objectifs prioritaires du ministère de la Justice et de l’ENMG, figurent d’ailleurs dans le document de l’Initiative pour l’Émergence de Madagascar (IEM) et parmi les « Velirano » du président de la République, Andry Rajoelina.