Interview

Laza Andrianirina – « L’éthique politique survivra »

« Vivre c'est être utile aux autres Vivre c'est être utile à soi. » Lettres à Lucilius – Sénèque

En saisissant l’opportunité de la communication prononcée le 14 mars à l’Académie malgache par Laza Andrianirina, membre titulaire et vice-président de la 2e section, un tour d’horizon sur la perception de la politique actuelle est indispensable. Les sensibilités politiques malgaches sont au carrefour des législatives et des attentes par rapport aux promesses de réalisations du régime actuel

« Vivre c’est être utile aux autres
Vivre c’est être utile à soi. »
Lettres à Lucilius – Sénèque

Quel regard portez-vous sur la politique à Madagascar en général ?
La politique ne fait pas partie des sciences exactes. Les choses considérées comme véridiques en politique hier, peuvent ne plus le paraître aujourd’hui pour réapparaître comme tel demain. C’est dire qu’elle est imprévisible et insaisissable. Dès lors, la discipline qui s’appelle « sciences politiques » semble inconvenante : comment systématiser et apprendre quelque chose qui échappe à tout contrôle ? Alors votre question : la politique à Madagascar ? Tout le monde en parle, tout le monde en fait. Le commun des mortels finit par l’assimiler à démagogie, supercherie, combat à mort pour des positions socialement confortables … « La politique du ventre », disait un politologue africaniste français. On s’écarte alors de la notion initiale d’ « affaires de la cité » qui est une noble tâche.

Quels sont, selon vous, les critères d’une bonne politique ?
Question difficile et en plus, vous m’amenez à porter un jugement. En référence aux conceptions anciennes, ce serait une activité humaine qui s’occupe du bien-être collectif. C’est peut-être idyllique, mais l’idée à laquelle je crois, c’est que la bonne politique exige de celui qui la fait un esprit de sacrifice et un sens de l’intérêt commun.

Intérêt commun, dites-vous. Comment le savoir ? N’est-ce pas difficile ?
Selon Rousseau, l’intérêt commun s’obtient par confrontation des attentes des membres de la communauté de base, et pour nous, il s’agit du fokonolona. S’il semble difficile aujourd’hui de le dégager, la raison en est que les pratiques régulières de la réunion du fokonolona datent de la 2e République et
depuis, plus rien, ou elles sont très rares. Or elles présentent de réels avantages, ne serait-ce que pour deux choses très rudimentaires : l’entretien de la sociabilité entre les habitants et la circulation des informations concernant la vie locale. L’intérêt commun à ce niveau se matérialise, par exemple, par la recherche négociée des voies pour assurer la sûreté, la salubrité et la tranquillité locales. Son absence s’observe aujourd’hui à partir de la nonchalance générale manifestée vis-à-vis des choses publiques qui concernent toutefois le fokonolona.

Si les habitants sont insensibles à ces choses-là, n’est-ce pas tout simplement la faute aux responsables ?
Pas toujours. Les citoyens conscients de leurs devoirs et de leurs droits doivent savoir prendre la responsabilité qui leur incombe. Mais il reste vrai que ceux qui ont été choisis pour présider au destin d’une collectivité en font peu de cas, en prétextant souvent des défauts de moyens ou d’incapacité matérielle d’agir. Au fond, on assiste maintenant à un avilissement inexorable des mœurs et à une démission générale en cascade. Ne dit-on pas maintenant que tout le monde est responsable ? Donc, finalement personne n’est responsable.

On en revient toujours à l’éthique que vous avez évoquée dans votre communication de tout à l’heure.
Oui, évidemment, on n’y échappe point. Et l’Académie malgache, de par sa raison d’être, se positionne comme une balise.

L’Académie ne fait-elle pas de la politique, quelque part ?
Je vous rappelle ma toute première réponse à votre question : si on entend par ce terme la vie de la cité et de là, un métier s’occupant des affaires publiques, on peut en déduire que l’Académie fait de la politique. Rien de mal et d’anormal à cela. Dans tous les cas, la section à laquelle j’appartiens examine des questions qui s’y rapportent sans s’engager à une quelconque pratique politique de gouvernement. Ceci n’est nullement son rôle. À ce propos, je rappelle ce que le Président de cette institution a toujours dit depuis qu’il se trouve à sa tête: « Le pouvoir intellectuel est forcément un pouvoir politique ».

Cette fois-ci, j’aimerais vous poser des questions en tant qu’enseignant en sciences politiques. Comment voyez-vous les échéances électorales à venir ?
Les plus proches ? Les législatives surprennent par le peu d’enthousiasme des partis politiques à leur égard. Or, les enjeux qu’elles sous-tendent sont énormes dans la mesure où d’elles dépendent le poste primo-ministériel, la dyarchie au sommet de l’État et l’incarnation officielle de l’opposition prévue par la Constitution, et j’en passe. Le danger de la réédition du schéma de la fin 2013 hante les esprits avec les fameuses candidatures indépendantes. En plus, le mode de scrutin uninominal adopté risque de le consolider. Décidément, la professionnalisation du métier politique – et là encore et toujours l’éthique en politique – n’est pas à l’ordre du jour. Quant aux autres échéances, elles viendront après. Mais je crains la lassitude des électeurs à terme. La logique veut que les élections communales interviennent avant les autres. Et peut-être entretemps, ils seront sollicités pour un référendum constitutionnel.

 

Il faudrait sérieusement alléger
l’architecture territoriale si on veut bien faire et réussir efficacement l’administration du territoire9

Pouvez-vous parler des révisions constitutionnelles ?
Les dispositions à réviser sont connues et je n’en citerai que quelques-unes : le Sénat, les Régions. Il m’arrive souvent, comme tous les citoyens qui s’intéressent à la politique, de lire et de relire notre contrat social. Grand est à chaque fois mon étonnement en apprenant quelques impensés qui méritent d’être corrigés, tant qu’à faire. Sur le plan de la légistique tant formelle que matérielle, beaucoup de choses peuvent être mentionnées. Regardez-bien la rédaction de l’article 40 par exemple. Évoque-t-on la fonction ou les organes dans chaque tiret lorsque l’article dispose : « Les institutions de l’État sont : …». Si les institutions de l’État sont au nombre de cinq, chaque institution comme le Président de la République, le Gouvernement, l’Assemblée nationale, le Sénat méritent à chaque fois d’être citée avec un tiret. Par ailleurs, on parle d’institutions de l’État dans ce même article. Mais on s’interroge si les cours et les juridictions ainsi évoquées font partie des institutions de l’État. La règle en légistique est qu’un article signifie une idée.

Pourriez-vous être plus précis?
Et comme cela, il y a beaucoup de choses à dire sur ce même article, mais cette fois-ci sur l’interprétation qu’on en fait régulièrement. Le fait est que la HCC est une institution de l’État, c’est donc une institution politique. Une institution politique qui ne fait pas de politique ressemble à une chatte qui accouche une souris. N’est-ce pas là bizarre ? Et on s’étonne que cette institution politique sorte une décision forte empreinte de dimension politique. Est-ce qu’elle juge des litiges de droit commun  comme au niveau des démembrements de la Cour suprême ?

Qu’en-est-il autrement de l’organisation territoriale et des aspects qu’elle comporte ?
Il se trouve que j’ai approché plus particulièrement cette question dans le cadre de mes études antérieures. La question me passionnait à ce moment-là. L’idéologisation de la question m’a démotivé. Maintenant l’intérêt pour la question revient et je vais vous dire franchement ma pensée. Il faudrait sérieusement alléger l’architecture territoriale si on veut bien faire et réussir efficacement l’administration du territoire. Alors, les provinces m’apparaissent comme des structures pesantes. En outre, il va falloir trancher définitivement sur le statut et le rôle du Fokontany. Le règlement de ces aspects structurels doit aller vite. L’essentiel, car c’est le plus coriace à mon avis, se situe au niveau des compétences et des moyens à transférer. Pour que la politique de décentralisation et de déconcentration ne relève pas d’un affichage, il convient de s’y adonner sérieusement.

On parle actuellement de gouverneur des régions. Comment voyez-vous cela ?
C’est une décision éminemment politique. Maintenant, la question est comment la réaliser techniquement. La Constitution, à travers son article 154 notamment et la loi organique de 2014 régissant les collectivités territoriales décentralisées dans son article 38, parlent de Chef de Région, en tant que chef de l’Exécutif régional. Voilà un autre exercice de gymnastique intellectuelle pour les légistes ! Si l’idée à instruire consiste à faire graviter les services
déconcentrés autour de l’Exécutif régional, cet exercice ne pourra pas faire l’économie d’une révision de fond en comble du cadre juridique régissant la décentralisation et la déconcentration adoptée en 2014. Mais tout est désormais possible puisque le chef de l’État dispose d’un pouvoir législatif délégué lui permettant d’acter dans le sens envisagé.

Qu’entendez-vous par là ?
Il peut modifier par voie d’ordonnance toutes les lois, tant organiques qu’ordinaires, pourvu que cela lui permette de réaliser son programme. Et le cadre juridique régissant l’administration territoriale en fait partie.

Quel regard portez-vous sur la décentralisation budgétaire ?
Dans le passé, j’avais évoqué le mode de ventilation des moyens budgétaires de l’État. Il m’a été donné de remarquer par exemple que 95% du budget était alloué à la capitale et j’avais même précisé les trois sites concernés, à savoir Antaninarenina, Anosy et quelques périphéries ; seuls les 5% restants sont affectés aux cinq autres provinces. L’État ne se décentralise pas de cette manière. Il faudrait être sérieux. Cela étant, la décentralisation axée sur la Région va transférer le centre de gravité de l’État, il faut bien s’y attendre. Par conséquent, il convient pour l’État d’adopter des postures pour lui permettre de procéder effectivement à l’impulsion, à la coordination, au suivi, à l’évaluation et au contrôle. S’agissant de ce dernier, il me semble vital de renforcer ses organes en charge du contrôle dans les territoires pour baliser les dérives. Et je retrouve là encore l’idée d’éthique.

J’ai comme impression que vous n’en démordrez jamais ?
Je sais bien de quoi je parle pour avoir été en charge, dans mes fonctions antérieures, des investigations des affaires de corruption dans une province. L’État doit marquer sa présence par le biais de ses organes de contrôle dirigés par des agents qui affichent un haut standard d’éthique en plus des compétences sans faille. Beaucoup de ceux qui jouissent d’une parcelle d’autorité de l’État en abusent expressément, au point de confondre immunité et impunité. Une lueur d’espoir se profile par rapport aux récentes affaires qui ont fait la une des journaux. L’opinion meurtrie d’injustice et assoiffée d’éthique en appellent tout simplement à des sanctions à la fois afflictives et infamantes à l’égard des délinquants convaincus pour pouvoir y croire.

Justice et sécurité, condition du vivre ensemble : qu’avez-vous à dire là-dessus ?
Il n’y a pas un seul jour où l’on n’en parle pas. Les Malgaches ne vivent plus dans la sérénité : vindicte populaire, kidnapping, razzia, meurtre, vols en tout genre… Comment expliquer l’essor de ces phénomènes ? Derrière ceux-ci se profile la vie ou « aina » en malgache. Tant les bourreaux que les victimes craignent pour leur vie. Les premiers pensent n’être pas aptes à vivre sans voler, escroquer, kidnapper, tuer. Les seconds servent de champs d’application, sans eux, ces actes barbares sont impossibles.

Votre proposition?
Alors c’est pour parer à ce schéma hobbesien de l’homme-est-un-loup-pour-l’homme qu’on a besoin de cette autorité qui incarne la force supérieure, c’est-à-dire l’État et à travers l’État, les organes chargés de la sécurité et de la justice. Signes de dérèglement de la société, l’anomie comme les sociologues l’appellent, ces phénomènes se perpétuent puisque ces organes faillent tout simplement à leur devoir. Dès lors que les agents de sécurité se transforment en dahalo ou que les agents de la justice les protègent au lieu de les punir en travestissant les faits, on entretient la violence, l’impunité et donc la terreur. Au final, tout le monde se méfie de tout le monde. Et cette spirale impacte gravement l’existence collective.

Quels remèdes préconisez-vous ?
Le diagnostic fait sur la maladie est connu, il reste la volonté d’appliquer la thérapie. Celle-ci doit être faite de manière dialectique puisque le commissariat ou la brigade façonne le tribunal et celui-ci influence celui-là. La thérapie passe concrètement par la restructuration de leur mode opératoire respectif : les doter de moyens suffisants d’abord, les rapprocher davantage des gens ensuite, les décloisonner pour une meilleure symbiose, enfin. Les dotations suffisantes invalideront les prétextes farfelus de l’incapacité à agir,  le rapprochement de la base permettra une action visible et rassurante, le décloisonnement garantit à la fois l’efficacité des interventions et la traçabilité des responsabilités. On saura alors qui a failli à son devoir.

Mais tout cela a été prévu dans la réforme du secteur de la sécurité initiée en 2016 ?
Oui, mais où en est-on  trois ans après ? Dans les huit secteurs à rénover, a-t-on vu un début du commencement de l’action préliminaire ? Mais de toutes les façons, il me semble qu’on n’est pas allé au fond des choses. Un exemple : la perpétuation du format de forces de sécurité et de défense condamne cette initiative à l’échec. Ce qu’il faut, c’est une force unique ou unifiée et non pas duale pour assurer la sécurité
intérieure, une autre chargée de la sécurité frontalière maritime, une autre pour la protection civile et une dernière pour les interventions spéciales. Pareil pour la justice, décongestionner les ressources humaines qui s’entassent dans les grandes villes, les ventiler à travers les districts. Mais là encore transparaissent des questions d’ordre éthique.

C’est-à-dire ?
La faillite de ces derniers remparts conduit à la débâcle générale. Une personnalité sentant bien le poids de son âge,
m’a récemment dit avec chagrin : « ny hitsikitsika hampandihy izao no lasa vorondolo mampatahotra ». Une belle réflexion éthique à méditer !

Quelles conclusions aimeriez-vous donner à cet entretien ?
J’émets deux observations. Primo, l’éthique revient plus que jamais en force, et tant mieux : dans la vie de tous les jours, dans les pratiques politiques, dans l’administration publique. De l’« Ethique à Nicomaque » d’Aristote, on apprend que la politique est la science qui étudie le bien suprême et celui-ci est la fin recherchée par tout homme. L’éthique est donc forcément l’oméga qui survivra à la fin de tout. Secundo, je rêve qu’un jour, dans ce pays, dans sa fonction publique, la bataille des talents aura enfin lieu et non pas celle des prébendes ni celle des platitudes. Madagascar a besoin de ses fils et filles dignes de le servir et non pas aptes à se servir de lui. C’est cela une autre facette de l’éthique, celle de la servitude !

Votre conclusion suggère un fait de l’histoire politique contemporaine. Une toute dernière question : comment l’Académie malgache traduit-elle le terme « éthique » en malgache ?
Officieusement, on le traduit: « tandrohasina », ce qui dénote bien l’idée d’une préservation de la dignité humaine. La consécration définitive se fera certainement moyennant le pouvoir normatif de l’Académie, comme ce fut le cas récemment pour le système de numération.

Propos recueillis par Tsiory Fenosoa Ranjanirina. Photos Claude Rakotobe