Interview

Koloina Andrianilaina – « Cinq années d’études valident le titre de psychologue »

Depuis les trois dernières années, plus de 30 réformes majeures ont été mises en œuvre par l’État malgache et les parties prenantes issues du secteur public et privé

L’Ordre des psychologues de Madagascar vient d’être créé. D’après sa présidente Koloina Andrianilaina, cette entité a pour mission de protéger le métier et de regrouper les diplômés pour qu’ils puissent exercer dans le cadre légal

Depuis les trois dernières
années, plus de 30 réformes majeures ont été mises
en œuvre par l’État malgache et les parties prenantes issues du secteur public et privé

Le métier de psychologue n’étant pas nouveau à Madagascar, pourquoi avoir attendu si longtemps pour la mise en place de l’Ordre ?
Les psychologues ont exercé à Madagascar depuis trente ans avec le Pr Ramambazafy et Victorine Andrianaivo. Nous avons par la suite remarqué que l’effectif a augmenté et nous avons décidé de formaliser l’Ordre, créé par l’arrêté 29-278/2018. Il est placé sous l’égide du ministère de la Santé publique parce que les psychologues entrent en jeu en cas d’intervention pour une cause humanitaire, et du ministère de la Population lorsque des conférences concernant la population s’organisent ou lorsque des sociétés, des organisations, des communautés nous contactent.

Combien de psychologues sont inscrits dans l’ordre et qu’en est-il du ratio psychologue/habitants chez nous ?
Pour le moment, l’Ordre recense dix-sept psychologues. Cependant, nous lançons un appel à tous les diplômés de Madagascar et ceux qui ont étudié à l’étranger. Aux États-Unis, 33,9 psychologues sont prévus pour cent mille habitants contre quinze psychologues pour cent mille habitants en France. À Madagascar, le Plan d’action global pour la santé mentale (mh/gap) de l’Organisation mondiale de la santé, adopté en 2013, préconise la formation d’au moins dix psychiatres, l’emploi d’au moins cinq psychiatres et la formation de dix psychologues.

Et ces dix-sept psychologues travaillent-ils pour leur propre compte ?
Effectivement, ils travaillent tous à leur propre compte et à Antananarivo. Dans le long terme, nous sollicitons le ministère de la Santé de prévoir le recrutement de psychologues dans la Fonction publique, dans le domaine de la santé mentale. Comme cela, ils peuvent aussi opérer dans les régions.

La santé mentale demeure le domaine de prédilection des psychologues. Qui en sont les cibles ?
La plupart du temps, un psychiatre suit la santé mentale d’un patient. Or, celui-ci a besoin d’accompagnement et de rééducation. Un enfant qui manque de concentration ou ayant un problème de mémorisation peut souffrir d’un problème psychologique ou physiologique. Il importe de fouiller dans son intérieur s’il est atteint d’un trouble comportemental. Les familles aussi méritent d’être accompagnées et une thérapie leur est réservée pour garantir un lien harmonieux. Quant à l’adulte, une aide particulière est nécessaire dans la gestion de sa vie conjugale, la réduction de son stress au travail. Ce genre de thérapie préserve ainsi le bien-être de la personne.

La plupart du temps
un psychiatre suit la santé mentale d’un patient

En santé, les médecins ressassent toujours la prévention. Est-ce faisable en psychologie ?
Nous menons une sensibilisation en diffusant des articles, des publications dans les journaux, des informations ou des thèmes sur la psychologie à l’audiovisuel. Nous fréquentons des écoles dans le but de démontrer aux enseignants la prise en main des enfants, d’organiser des ateliers avec les parents pour qu’ils décèlent les dangers qui guettent leurs enfants. Citons le cas des téléphones et des écrans qui menacent les enfants. Les parents devraient être en mesure de déterminer l’âge minimal et le temps durant lequel l’enfant peut entrer en contact avec l’écran. Les parents sont encouragés à conduire leurs enfants chez un psychologue avant que les troubles n’apparaissent.

Comment reconnaît-on les symptômes ?
L’écran, actuellement un grand fléau, est formellement interdit aux enfants de moins de trois ans, ce qui inclue la télévision et le téléphone. Cela retarde sa relation avec son entourage car ce matériel l’hypnotise et il agit comme un robot. Il ne connaît pas son nom lorsqu’on l’appelle, il reste déconnecté quand on lui parle ou lorsqu’il mange, car une zone de son cerveau se ferme et l’enfant-écran demeure dans sa bulle. L’enfant de six ans, lui, se montre hyperactif, répète des publicités. Les parents sont tentés de le considérer comme un enfant autiste. Si on lui enlève l’écran, il vit normalement.

Comment se passe le traitement ?
En psychologie, on parle de prise en charge. Le psychologue prend en compte tout d’abord le contexte et le cadre dans lesquels vit la personne et vient ensuite le diagnostic. En réalité, un enfant ne souffre pas tout seul. Les parents y sont pour quelque chose et ils doivent s’impliquer dans cette prise en charge. Si nous prenons toujours le problème d’écran, les parents se rapportent alors aux solutions en éteignant les écrans, la télévision, en vérifiant l’emploi du temps de leurs enfants. Ces derniers ont besoin d’éducation, d’instruction et de correction.

Quels cas sont les plus fréquents au cours d’une consultation ?
Les troubles de concentration chez les enfants. Les écoles les réfèrent vers les psychologues. Des parents remarquent aussi le changement de comportement de leurs enfants comme la timidité, le refus de sortir de la maison, le pipi au lit et décident de consulter un psychologue.
Pour les adultes, le divorce est très commun. Ceci est dû à l’absence de communication qui provoque un écart, les violences conjugales à cause des femmes et des hommes battus, les pervers narcissiques qui détruisent la confiance, l’estime du conjoint et la dignité humaine.
Les travailleurs viennent lorsque le burn-out les atteint. Ce sont les médecins qui ne trouvent aucune lésion organique après imagerie et analyses qui les renvoient chez les psychologues. Ils présentent des manifestations psychosomatiques. Ce sont surtout les travailleurs venant de l’Arabie Saoudite, du Koweit et de la Chine qui nécessitent une prise en charge.

À quel moment les dirigeants ont-ils besoin de voir un psychologue ?
Ce sont des êtres humains. Certes, ils sont bourrés de talent et d’intelligence, mais des conseillers psychologiques leur sont salutaires pour les préparer aux comportements non-verbaux et aux conférences.

À partir de quel âge une personne devrait-elle voir un psychologue ?
Même très précoce. La constipation d’un enfant ne s’explique pas forcément par une cause médicale, elle pourrait être d’ordre psychosomatique. L’enfant ignore comment se manifeste ce qui le dérange et les symptômes se font remarquer par le physique. Le psychologue scolaire s’occupe des élèves et des enseignants, celui du bureau analyse le dysfonctionnement chez les employés, et celui de la communauté se penche sur la société.

La psychologie fait partie des spécialités et le grand public croit que les frais de consultation sont onéreux. Que pouvez-vous dire là-dessus ?
La prise en charge ne se fait pas en dix minutes. Une séance se passe entre trente minutes et une heure et demie en moyenne et varie selon la thérapie. Tout cela définit le coût. On estime à trois séances pour une personne atteint d’un traumatisme à la suite d’un accident de voiture. Cela lui revient moins cher par rapport aux séquelles qu’il subira toute sa vie. Un psychologue peut accompagner en même temps les familles si le patient se trouve à l’hôpital. La fourchette de prix est comprise entre 30 000 ariary et 140 000 ariary, mais cela ne signifie pas que la prestation à 30 000 ariary est de basse qualité.

Il y a quelque temps, des affichages sauvages proposent des cours de psychologie. Comment allez-vous gérer ce genre de publicité ?
Nous attendons les psychologues et il appartient à l’Ordre de distinguer le vrais du faux. Nous portons à la connaissance de tous que le titre de psychologue ne s’emploie pas n’importe comment. Nous essayons de contacter ces gens pour leur montrer le droit chemin, qu’en matière de psychologie, il faut achever cinq années d’études et décrocher un master 2 qui valide le parcours.

Si on veut parfaire des études en psychologie, où peut-on s’inscrire ?
Ceux qui s’intéressent à la psychologie peuvent choisir entre l’Université d’Antananarivo où ils étudient la psychologie sociale à Faravohitr,a et à l’Université catholique de Madagascar pour devenir clinicien à possibilité d’ouvrir un cabinet privé et intervenir auprès des entreprises. Ils accomplissent d’abord trois années pour l’obtention d’une licence avant de poursuivre en vue d’un master 2. Même si des étudiants de l’étranger ont obtenu leur master 2 mais n’ont pas eu leur base de licence en psychologie, ils devraient recommencer avec les trois années d’études basiques. Cinq années d’études valident le titre de psychologue.

Les diplômés de l’étranger peuvent-ils intégrer l’Ordre ?
Les détenteurs de master 2 de France, le doctorat de Canada (huit ans de psychologie) peuvent s’inscrire dans l’Ordre. Des membres ont décroché leur diplôme en URSS, en Afrique du Sud, en France, au Canada, à Madagascar et l’Ordre a sa grille de sélection pour trier les CV des postulants.

Quelle est la différence entre un psychologue et un psychothérapeute ?
Les psychologues et les psychiatres sont appelés psychothérapeutes. Ils utilisent différentes techniques qui se déclinent en Eye movement desensibilisation reprocessing (EMDR), l’hypnose, la psychanalyse, la thérapie cognitivo-comportementale (TCC), la psychosensorielle, la thérapie systémique, le brain spoting. Les coaches ne sont pas des psychologues.

Quel message souhaitez-vous partager?
Que les diplômés adhèrent au tableau de l’Ordre. Le recours à la psychologie ne s’adresse pas aux seules personnes souffrant de santé mentale. Quiconque rencontre des troubles et des blocages, peut se confier aux psychologues car ces derniers peuvent l’aider à trouver le bien-être. N’attendez pas qu’un cas s’aggrave, sinon la prise en charge prendra du temps. Par ailleurs, si vous notez qu’un psychologue ne respecte pas l’éthique et la déontologie du métier et que vous désirez porter plainte par rapport à sa pratique, vous pouvez vous rendre sur le site web de l’Ordre www.ordrepsy.mg. Chacun a ses limites et il faut les respecter.

Propos recueillis par Farah Raharijaona. Photo : Claude Rakotobe