Interview

Sabine Ratsira Appert – « Madagascar a besoin d’un gouvernement fort qui tape sur la table »

Tant que je vis je contribue au bien-être de la population

Parmi les fondateurs de l’association Ankohonana Sahirana Arenina, Sabine Ratsira Appert œuvre encore pour la réinsertion des familles vulnérables en milieu rural.
Cette octogénaire lance un appel au nouveau président de la République à prendre en considération les personnes âgées

Tant que je vis
je contribue
au bien-être
de la population

Parlez-nous de l’historique de votre association.

En 1995, l’exode rural a pris de l’ampleur, ce qui a augmenté le nombre des sans-abri à Anosy et dans les tunnels. Le frère franciscain Jacques Tronchon, auteur d’une thèse sur l’événement de 1947, a contacté la Mission française de coopération pour solliciter une aide dans l’étude du phénomène des sans-abri d’Antananarivo qui débordent les trottoirs. Des animateurs de rue ont alors abordé des familles sans-abri en leur expliquant les objectifs du projet d’exode urbain pour une nouvelle vie paysanne en dehors d’Antananarivo. Nous avons accueilli les premières familles à Andrainarivo et cela fait vingt ans que l’association Ankohonana Sahirana Arenina (ASA) travaille sur ce projet d’exode urbain.

À qui s’adresse le projet ?

Trois catégories de familles bénéficient de ce projet. Les sans-abri qui aspirent à un nouveau démarrage, des paysans sans terre venus de loin qui souhaitent s’approprier des terrains pour produire, et des familles en grande précarité. Je cite l’exemple d’un père de famille dont le contrat de travail n’a pas été renouvelé. Sans emploi, il a été obligé de demander de l’aide à ses proches. Seulement, il n’a pas pu dépendre trop longtemps des siens et a souhaité l’adhésion au sein de l’ASA. Aujourd’hui, il produit neuf types de manguier et gagne bien sa vie.

Convaincre une personne d’abandonner ses anciennes habitudes n’est point chose facile. Comment avez-vous réussi à persuader les familles à adhérer à la philosophie d’exode urbain ?

Il faut se préparer à l’avance en faveur de l’accueil. Nos avons acheté des terrains domaniaux dans la région Bongolava pour faciliter l’installation des familles. Nous les sensibilisons sur les objectifs de l’exode urbain et le nouveau départ qu’elles peuvent prendre car nous ne voulons plus qu’elles reviennent à la rue et souhaitons qu’elles mènent une vie décente dans la Terre Promise dans le Bongolava. Les familles retenues après les enquêtes sociales et de moralité passent trois années à Ambatomirahavavy avant qu’elles ne partent pour le nouveau village.

Pourquoi les familles restent-elles pendant trois ans à Ambatomirahavavy ?
Elles s’initient à divers programmes de formation sur l’agriculture, l’élevage, l’artisanat, la couture, la cuisine, la menuiserie, etc. Le domaine Saint-François abrite un atelier et les pères de famille y apprennent les travaux en boiserie. Ces compétences les aideront à mûrir et à s’épanouir quand les familles voleront de leurs propres ailes.

Où se situe exactement le nouveau village et qu’est-ce qui attendent les familles une fois sur place ?

Le village d’Ampasimpotsy se trouve dans la région Bongolava. Après Ankadinondry-Sakay, on prend le chemin qui mène vers Mahasolo et ce, jusqu’à Analamiranga. On quitte cette route d’intérêt provincial et on parcourt 12 kilomètres pour atteindre Ampasimpotsy. Les premières familles qui ont migré en 1997 vers ce village sont parties de rien. C’était dur au début, mais bien déterminées, elles s’en sont sorties. Elles ont érigé leurs maisons sur des terrains que l’ASA leur a cédés. Chaque famille possède
5 hectares. L’association les a dotées de semences, de bovidés pour qu’elles puissent travailler la terre.

En vingt ans, quel bilan chiffré pouvez-vous dresser sur la réinsertion ?

Chaque année, vingt familles qui migrent vers Ampasimpotsy disposent de trois centres administratifs. Nous y recensons quatre cents familles réinsérées. L’association est intervenue dans l’éducation et a pu mettre en place des écoles primaires, collèges et un lycée. Dans la santé, elle a implanté trois centres de santé de base et il existe aussi une Église œcuménique, indispensable pour l’éducation spirituelle.

Puisque les bénéficiaires viennent de différents horizons, comment vivent-ils la cohabitation ?

Dieu sait bien arranger les choses. Les familles s’entendent très bien car elles se complètent. Celles sans terre appuient celles qui n’ont jamais eu d’expérience en agriculture en termes de technique. Elles s’entraident parce que les anciennes familles prêtent main forte aux nouvelles venues dans la construction des maisons.

Que l’on veuille ou non, il y a toujours des personnes qui désistent. Qu’en est-il du taux d’abandon ?

En général, ce n’est pas toute une famille qui abandonne le projet, mais des individus. Nous avons recensé quinze personnes qui ont renoncé au projet durant ces vingt ans.

D’où proviennent les financements ?

Vingt-trois associations de France et Belgique aident l’ASA compte tenu de l’envergure du chantier concernant les infrastructures, l’adduction d’eau, l’installation de panneaux solaires, sans oublier la réinsertion en soi.

Certes, l’association a beaucoup investi dans chaque famille, mais de quelle manière rembourse-t-elle les dépenses de l’association ?

Nous n’exigeons aucun remboursement en numéraire ou en pourcentage. L’esprit est simple : les familles, qui créent une sorte de groupement, placent une partie de leur production dans un grenier communautaire. Lorsque la période de soudure s’annonce, le groupement vend les produits et les profits vont à l’entraide.

Qu’est-ce qui vous distingue de l’Akamasoa ?

L’ASA soutient un programme de migration de population volontaire. Nous ne concurrençons pas l’Akamasoa qui travaille dans la réinsertion en ville. Nous attirons les familles dans les zones rurales pour qu’elles deviennent de nouveaux paysans. La formation que chaque individu a reçue, l’incite à acquérir l’autonomie puis l’indépendance.

Les familles s’élargissent. Que deviendront les enfants des migrants ?

Ampasimpotsy possède un centre des métiers ruraux. Il oriente les jeunes qui désirent se professionnaliser dans l’agriculture, dont la finalité est la création d’une coopérative. Les filières ferronnerie et menuiserie se développent. Les lycéens qui ne pourront pas étudier à l’université auront également l’opportunité de fréquenter le centre des métiers ruraux dont le niveau est plus élevé. Dans cette visée, l’ASA encourage les jeunes à exceller dans la filière agricole, à produire davantage et à casser la chaîne de l’exode rural pour qu’ils ne reviennent pas à l’ancienne vie de leurs parents lorsqu’ils étaient sans-abri.

Et l’avenir dans ce village lointain ?

Les produits locaux abondent, mais l’inaccessibilité des routes pose problème, sans oublier l’acte de brigandage des « dahalo ». Quoi qu’il en soit, l’association ne peut pas toujours compter sur l’appui des bailleurs de fonds. Des activités génératrices de revenus à travers la production d’huiles essentielles nous aident dans le financement de notre projet. Nous promouvons actuellement l’énergie solaire et l’installation d’une centrale solaire est la bienvenue dans le but d’éviter le gaspillage de cette source qui déborde dans la région Bongolava.

Vous êtes octogénaire, vous restez active, pourquoi dépenser autant d’énergie à la vie associative ?

C’est une question de santé et une grâce que je ne peux pas acheter. Tant que je vis, je contribue au bien-être de la population. Dans notre quartier, les gens me considèrent comme une députée. Ils viennent me voir pour raconter leur problème et me demander de l’aide. Alors, je crois que tout se règle à la base, au niveau du fokontany.

Que pensez-vous du développement à faire pour le pays ?

Il ne faut pas compter sur une personne, mais sur un gouvernement. Tous les présidents qui se sont succédé, sont tous responsables de la situation actuelle. Il faut d’abord arranger ce qui ne va pas. Je ne me penche pas sur les deux candidats, mais je crois que le programme de Rajoelina est prévu pour un pays calme. Si nous voulons parler de développement, agissons à la base, au fokonolona, éduquons la population. Franchement, le développement du pays ne passe pas seulement par le redressement, il faut une refondation et surtout Madagascar a besoin d’un gouvernement fort qui tape sur la table et qui pense à l’amélioration des conditions de vie de la population.

Quel message adressez-vous au Président élu ?

Considérez les personnes âgées car ce sont des patrimoines. Elles veulent faire quelque chose, mais ne sont pas en bonne santé. Elles ne font pas toutes de la politique, mais peuvent conseiller car elles ont connu et traversé des Républiques. Les personnes âgées ne briguent aucun poste, ne cherchent ni argent, ni pouvoir, ni honneur, mais souhaitent contribuer par leur savoir-faire et compétence. J’encourage le Président élu à créer une cellule de réflexion regroupant des personnes âgées, des sages qu’il consulte avant toute prise de décision. Cette structure ne fera pas partie de la Présidence, mais juste un conseil d’orientation, un organe de consultation qui illuminera des idées. Enfin, travaillez avec des techniciens qui sont de meilleurs alliés dans la réalisation de votre programme.

Propos recueillis par Farah Raharijaona. Photos Claude Rakotobe. 

Editorial