Editorial

Du lyrisme financier

Les médias présidentiels s’en félicitent. Avec un chapelet de louanges et de gratitude envers Andry Rajoelina. Le président de la République a réussi à économiser 48 milliards de dollars par l’élaboration de la loi
de finances rectificative, LFR, qu’il a lui-même validée par voie d’ordonnance.
Il va les affecter aux besoins de constructions ou de réhabilitations des infrastructures publiques. Une prérogative exceptionnelle que le Parlement, Assemblée nationale et Sénat, lui ont conférée en attendant les législatives de lundi. Et déjà une remarque désobligeante sur ce premier exploit. Si l’économie peut être définie comme ce qui reste quand tout a été dépensé, il est quasi impossible de justifier l’existence de ces 48 milliards d’ariary.
Pour la simple et bonne raison que la LFR, en tant que loi, soit des dispositions légales régissant la gestion des affaires de l’État, attend d’être exécutée de manière stricte, avant d’être évaluée par une sorte de bilan, au mois de décembre au plus tôt. Ce sera à cette occasion que « cette économie » doit être ou non dégagée des finances publiques. Ainsi, Andry Rajoelina pouvait citer n’importe quel montant sans être contraint de prouver sa provenance.
Les nouveaux membres de l’Assemblée nationale, à ce moment-là, devraient tenir leur session budgétaire, consacrée à l’analyse et à l’examen de la loi de finances initiale de… 2020. Du moins, en principe. Car dans un passé récent, rares étaient les députés qui avaient la capacité intellectuelle et la volonté requise pour passer au peigne fin un dossier aussi volumineux, bourré de chiffres et de calculs fastidieux, qu’est un tel projet de loi. Ils s’empressent de l’adopter sans le moindre amendement, selon la formule consacrée par la majorité fictive d’obédience HVM. Sur fond(s) de cliquetis de mallettes.
Le président de la République a prôné l’austérité par la diminution du nombre des ministères. Il va de soi que « la foule » des proches collaborateurs des ministres- secrétaires généraux, directeurs de cabinet, secrétaires particuliers-… a perdu en densité. Mais ces fusions de départements ne suppriment pas pour autant les directions, services et démembrements régionaux. Une grosse part du budget ficelé sert à financer les dépenses de fonctionnement. Pout celles des investissements, même une portion d’un kilomètre de route à bitumer,
l’aide des bailleurs de fonds est souvent sollicitée.
Alors que tout le monde sait- et personne ne l’ignore- que les divers avantages dont jouit l’entourage de ces ministres rongent et ruinent les caisses de l’État. Pour ne citer que les tickets de carburant, les abonnements au titre
des télécommunications, les indemnités en tous genres, les voyages à l’extérieur au frais des contribuables, les éventuelles évacuations sanitaires via des jets privés… Andry Rajoelina a-t-il pu abolir toutes ces charges supplétives d’une Administration inefficace pour sortir, tel un lapin du chapeau d’un magicien-prestidigitateur, ces 48 milliards d’ariary? Le doute est permis sur la crédibilité de cette bonne nouvelle. Il aurait été plus judicieux d’évoquer une réduction du déficit budgétaire. Mais comment le faire sans savoir l’équilibre global de cette LFR?
D’autres aspects de cette LFR suscitent des interrogations. Comme la croissance économique de 5,7 %, en termes réels du Produit intérieur brut, PIB, pour cette année. La projection en soi ne s’éloigne pas trop de celle de la Banque centrale de Madagascar. Pragmatique et réaliste, eu égard au « climat des affaires » qui prévaut. Par rapport au fameux 7,5 %, en six mois, du Premier ministre Roger Kolo en 2014. Une fantaisie qui a fait rire sous cape bien des diplomates dont Andriss Pielbags, commissaire européen de développement, venu au contact des dirigeants issus des élections de sortie de crise de décembre 2013.
Les questions, tout à fait légitimes, des acteurs économiques, viennent du manque de précision sur les secteurs qui vont assurer la progression en question. Le textile, les BTP, le tourisme, l’agriculture, les mines, les services,
les produits de rente, la pêche et ressources halieutiques, « l’industrie des kidnappings, des rapts ou la corruption »? En plus, le Recensement général de la population et des habitats, RGPH-III, ayant obtenu un fonds conséquent de la Banque Mondiale, soit dit en passant, n’a pas publié le moindre résultat.
Aucune donnée statistique mise à jour et fiable n’est disponible pour savoir si cette progression de l’économie aura suffi à couvrir l’essor démographique, à assouvir l’appétit de nouvelles bouches à nourrir. L’écart, dans le sens positif, ou le gap, dans le cas contraire, des deux indices, définit la croissance réelle
ou la régression encourue. Avec ce rythme, d’une lenteur exaspérante, loin de la célérité d’un TGV, l’émergence de Madagascar mettra du temps à sortir des abysses de la pauvreté la majorité de sa population.
Dans le cas d’espèce, des précisons sur l’apport de chaque catégorie d’activités économiques, sont apportées avec des détails. Tout aussi imprécise, l’évaluation du taux d’inflation. Aux alentours de 6,7 %. En glissement mensuel, trimestriel, semestriel ou annuel? Ou il aura suffi de faire mieux que le HVM qui a clôturé 2018 sur une mauvaise note de 8,7%. Il est intéressant de savoir les attentes de la LFR sur les Indices des prix à la consommation. Avec la baisse des prix du carburant et de l’électricité, le retour de la sécurité- réduction du nombre des vols des bœufs- l’augmentation de rendements à l’hectare de la production rizicole, toutes des promesses présidentielles, les consommateurs peuvent s’attendre à une décrue plus significative. Mais c’est déjà mieux si tant est que ce soit la réalité au quotidien. nEn clair, la LFR a été trop vague, sans consistance et approximative, pour être digne de confiance. La mission d’évaluation du Fonds monétaire international, FMI, à pied d’œuvre la semaine prochaine, aura l’occasion de l’apprécier. À sa juste valeur.

par Eric Ranjalahy