Interview

Rivo Rakotondrasanjy – « La passiveté de l’État n’est plus acceptable »

Le secteur économique a besoin d’un État fort, intelligent partenaire, « développement-iste » et qui lutte réellement contre la gangrène de la corruption

Opérateur économique, Associé fondateur de la société OBIO HAMY, Administrateur général de la Société UNITÉ ZÉRO TEXTILE, Administrateur du Groupement du patronat malgache ou Fivmpama, vice-président de l’Alliance pour l’industrialisation durable de Madagascar (AIDM) et fondateur du groupe « Débattons de la relance économique » sur le réseau social Facebook, RivoRakotondrasanjy insiste sur le rôle important de l’État dans le développement économique

Le secteur économique a besoin
d’un État fort, intelligent
partenaire, « développement-iste »
et qui lutte réellement contre
la gangrène de la corruption

Avec la nouvelle année qui commence, le secteur économique va–t-il connaître une nouvelle ère ?

Un nouveau souffle est en effet attendu et malgré les divergences politiques, une nouvelle administration inspire toujours un nouvel espoir. La qualité de la composition du nouveau gouvernement est vivement espérée car de celle-ci dépendra également l’efficacité de la collaboration entre le secteur privé et les représentants étatiques. La passiveté de l’État ne sera plus tolérée.

Quel genre de relation le secteur privé attend-il de l’État ?

Nous attendons plus de fluidité dans cette relation. Nous attendons plus de dynamisme et de réaction. L’État, reconnaissons-le, a engagé des efforts dans le développement du secteur économique, si l’on ne cite que l’élaboration de la Loi sur le développement industriel de Madagascar (LDIM), votée en 2017, et la mise en place de la plateforme « Dialogue Public-Privé » ou encore la prise de mesures dans la lutte contre la concurrence déloyale. Toutefois, ces efforts doivent être multipliés car beaucoup reste encore à faire et ce, assez urgemment. La LDIM n’est toujours pas suivie d’un décret d’application.

Concrètement, que préconisez-vous ?

Le secteur privé demande à n’avoir qu’un seul interlocuteur du côté de l’administration publique. Ainsi, réunir en un seul département, le ministère de l’Industrie et du développement du secteur privé, celui du Commerce et de la consommation, et le ministère de l’Artisanat, constituerait une bonne base pour travailler. Il est fortement souhaité que le ministre ait une très bonne connaissance et expérience du secteur privé à Madagascar en général, et le secteur privé malgache en particulier, pour en maîtriser les enjeux. Personnellement, je jugerais le prochain gouvernement à sa capacité à sortir des lois, les faire appliquer et prendre des sanctions.
Quelle est ou quelles sont alors vos propositions pour des impacts rapides et palpables sur le secteur ?

La croissance économique devra être tirée par le secteur secondaire, de transformation ou encore industriel, qui ne représente actuellement que 5 % de l’ensemble des activités formelles dans le pays. Pourtant, c’est le secteur qui génère le plus d’emplois à forte valeur ajoutée. Longtemps ignoré par les régimes successifs, le développement de la filière coton par exemple est un des secteurs à forte potentialité de résultats rapides. Deux tiers des activités formelles sont axées sur l’agro-alimentaire, le textile et l’habillement et l’artisanat. Pourquoi ne pas alors reconsidérer la verticalisation de la filière coton, pour dynamiser les PME et TPE qui représentent plus de 90 % de notre tissu économique? C’est un des secteurs où nous disposons d’une main d’oeuvre doté d’un avantage concurrentiel intéressant.

Je jugerais le prochain
gouvernement à sa capacité
à sortir des lois
les faire respecter
et à prendre des sanctions

La production de coton ne représente que quelques 6 000 tonnes par an, c’est encore peu pour tracter une croissance rapide ?

L’important dans le développement de la filière coton est de créer les activités en amont de la filière, la plantation, la filature, le tissage et la teinture. Je suggère même que l’État prenne l’initiative des investissements dans ces activités pour fournir aux unitės de confection en aval, de la matière première de
qualité et à un prix compétitif.  L’idée est d’approvisionner d’abord le marché intérieur par de la production locale, qui est aujourd’hui inondé par les friperies et autre produits chinois de qualité qui n’est pas toujours convenable. Au passage, je voudrais rappeler que l’Alliance pour l’industrialisation durable de Madagascar, a déjà suggéré que l’État interdise carrément l’exportation à l’Etat brut de nos multiples ressources naturelles. Nous devons trouver les moyens d’équiper nos PME de matériels et d’outils de production pour réduire progressivement l’importation de nos produits de premières nécessité, et de les remplacer petit à petit par la production de nos industries.  C’est là tout l’enjeu d’un Etat développementiste qu’il faudra mettre en place très vite. Le rôle de l’Etat ne doit plus se résumer à créer un environnement économique propice à un développement comme les infrastructures, l’énergie, la sécurité ou encore le social, mais investir dans des activités qui apportent des solutions transversales dans l’intérêt
général du secteur privé
local.

Mais il y a d’autres solutions telles que l’amélioration de la filière agricole. Qu’en pensez-vous ?

Certes, le secteur primaire est aussi important, mais c’est une activité qui ne sera rentable qu’à moyen ou long terme. Il y a le problème de l’insécurité et la question foncière, et le grand saut vers la mécanisation. Là encore, l’État a un très grand rôle à jouer dans la mise en place des CUMA (Coopératives d’utilisation de matériels agricoles) par exemple. C’est clair que l’investissement dans des machine agricoles pour les paysans reste utopique dans l’état actuel des choses. Il en est de même pour l’adoption de technique d’exploitation à grande échelle tout en conservant nos sols. C’est le plus grand chantier de la relance économique et de notre développement à mon avis. Il ne pourra y avoir d’industrialisation sans une abondance de matières premières en qualité et en quantité tout le temps. Il faudra d’abord toute une batterie de textes de lois sur l’accès au foncier, son exploitation et son utilisation en tant que capital pour le Malgache. Ensuite, il faut mettre en place des mesures incitatives pour le secteur privé national, tout en favorisant des joint ventures avec des capitaux étrangers. Mais moi, je pense que le secteur privé national doit être partie prenante dans le capital de toutes initiative d’investissement étranger à Madagascar. L’Alliance pour l’industrialisation de Madagascar va encore plus loin en recommandant à l’État de prendre au moins 34 % du capital de toutes exploitations de nos ressources minières, ou autre grand projet.

La mise à disposition des Institutions de micro-finance (IMF) s’avère-t-elle être une bonne solution pour le développement rural ?

Oui et non, ou plutôt non. Les IMF se présentent comme une alternative mais ne résolvent pas le problème de l’accès au financement des agriculteurs en particulier, et aux PME en général.  Avec un taux d’intérêt de l’ordre de 2, voire 3 % le mois, comment voulez qu’on achète du matériel amortissable en 3 ou 5 ans avec cela, avec un cycle cultural qui va de 6 à 18 mois? Les paysans agriculteurs se trouvent prisonnier de ce système financier limite criminel. Bon nombre de paysans, membres de ces mutuels de microfinance, n’arrivent pas à rembourser leurs dettes, sans parler du pouvoir impérieux des usuriers dans les fins fonds de la brousse, et qui pèse lourd sur les paysans agriculteurs. De toute façon, Il faut casser ce cercle vicieux paysans producteurs, collecteurs, transporteurs, et système financier usuraire et offrir d’autres alternatives à nos paysans en terme de financement. Comment peut-on espérer un quelconque développement rural dans tout cet engrenage ? Avec un taux de bancarisation de 4 %, les banques commerciales arrivent très bien à tirer leur épingle du jeu, pourquoi prendraient-elles plus de risque? Ce sont toutes des banques privées. Il appartient à l’État, qui se veut être développementiste, de prendre l’initiative d’aller investir là où le privé n’ose pas, dans l’intérêt général.

Le régime Rajaonarimampianina a beaucoup misé sur les infrastructures, lesquelles accompagneront le décollage économique. Qu’en pensez-vous ?

C’est un bon point. Mais de l’incohérence est ressentie dans certaines décisions stratégiques. La transition énergétique, clamée par le régime est une bonne chose, mais ne devrai-elle pas aller de pair avec la construction et la réhabilitation de routes pour désengorger les sites de production? En ville comme en brousse, le délabrement des routes et l’insécurité impactent sur la productivité et la rentabilité économique. Le dernier baromètre de l’industrialisation a montré que les infrastructures avec l’insécurité et l’énergie restent les points les plus préoccupants des industriels. Aussi, il faut imposer avec fermeté la cohérence des actions de l’État, le phasage des grands projets en concertation permanente avec le secteur privé. Le secteur économique a besoin d’un État développementiste fort, intelligent, pour être son partenaire du developpement inclusif.
 
Parlons un peu du Tourisme qui a généré quand même des devises conséquentes dans les caisses du Privé et du public.

Quel type de Tourisme développons-nous exactement ? Notre politique sur le Tourisme vise-t-elle un Tourisme de masse, haut de gamme, sac au dos ? Je pense que le secteur doit définir clairement sa position par rapport aux demandes qui existent et par rapport à ce qu’on peut offrir à court, moyen et long terme. À partir de là, les investissements directs ou indirects, locaux ou étrangers doivent suivre la ligne. Il nous faut une vision et une visibilité dans toutes les activités économiques, mais pas uniquement que dans le tourisme.

Le groupe « Débattons de la relance économique » dans facebook, apporte-t-il les résultats que vous escomptiez ?
Comme tous les groupes de discussions sur les reseaux sociaux en général, et sur facebook en particulier. Les gens s’expriment et partagent facilement, trop facilement même des fois. C’est beaucoup de travail pour l’administrateur de modérer tout ce petit monde. Nous sommes presque 17 000 aujourd’hui. Les échanges, et les apports des uns et des autres m’ont beaucoup enrichi. J’espère que pour beaucoup, c’est le cas également. En tous cas, moi je suis très satisfait.

Propos recueillis par Mirana Ihariliva- Photos Claude Rakotobe 

Editorial