#2 L'interview

Joel Andrianomearisoa – « Madagascar est un terrain de jeu où il y a beaucoup de choses à faire »

De jeune prodige du stylisme à Madagascar, vous êtes arrivé à l’art contemporain. Est-ce que cela s’est imposé naturellement ?
Ce n’était certainement pas une évidence pour le public, mais pour moi oui. En fait, je n’ai jamais été styliste. Le corps et l’énergie de la mode m’ont intéressé. Mais si vous avez bien suivi mon parcours, je n’ai jamais ouvert de boutique ni créé de vêtements. Je faisais en fait des provocations avec le vêtement comme médium. Je brûlais des vêtements, je les enterrais, j’utilisais des cordes. C’était une approche qui était déjà pluridisciplinaire, une recherche esthétique, un questionnement. C’est cela ma vision de l’art : une finalité quand elle devient un questionnement. J’essayais de comprendre ce qui est beau, ce qui ne l’était pas. Ce qui étais cher, ce qui ne l’étais pas.

En quelque sorte, l’art contemporain était une évidence pour vous ?
Oui parce que c’était pour moi le monde le plus ouvert. L’artiste n’est pas réduit à un seul domaine : architecte, designer, il fait de la chanson ou la photographie. Le monde de l’art contemporain utilise de la photo, du dessin, des installations, de la poubelle, de la belle peinture, … il m’a été facile de rentrer dedans.

Vous n’aimez pas les étiquettes en fait ?
Effectivement. La seule étiquette que j’aime et que j’accepte est celui de l’art contemporain. Parce que je ne suis pas qu’un artiste malgache, pas seulement un artiste qui travaille sur du noir, ou uniquement sur du textile. Mes intérêts sont divers et variés. Je peux lire du Rabearivelo comme je peux lire du Pessoa. Je peux être intéressé par un film ou tout d’un coup par un vêtement ou encore du papier. Je crois que c’est là la définition de ce qu’est être un artiste aujourd’hui. Un journaliste m’avait demandé des conseils à donner aux jeunes artistes. Je lui ai dit qu’il n’y en n’avait pas. Il faut simplement travailler, faire de la recherche, ouvrir les yeux. Surtout à Madagascar, sur un terrain de jeu où il y a beaucoup de choses. On reste assez libre.

Madagascar reste un chantier ?
Le pays est à la fois un chantier et un terrain de jeu. En utilisant le terme chantier, on suppose une construction mais aussi une déconstruction. Donc c’est à la fois beau et péjoratif. Mais le terrain de jeu est un lieu où on peut expérimenter des choses où on peut être écouté. L’expérimentation fait terriblement défaut de nos jours. Il nous permet pourtant d’arriver à l’émotion. Nous sommes dans un monde où tout va très vite, tout est possible, tout est visible. On peut savoir que telle personne est mariée à telle autre, on peut connaître son intimité autant que son compte en banque. On peut rêver d’un mariage à deux, à trois, à quatre. On peut quasiment assouvir presque tous ses phantasmes. Mais le terrain de jeu de l’émotion est quelque chose d’extrêmement rare. Ici, à Madagascar, on peut.

C’est-à-dire ?
Je vais citer par exemple le groupe Filatex qui est dans l’energie, l’immobilier, mais s’interresse également à la culture. Autre exemple, Madagascar fabrique aujourd’hui du caviar. Des personnes ont fait le rêve d’y fabriquer du caviar sur un terrain presque impossible. Le chef Lalaina – que je vais inviter dans ma prochaine exposition – fait partie des gens qui croient en cela. Il a fait le pari de faire de la haute cuisine avec des gens qui n’étaient pas, au début, formés pour cela. La cuisine c’est de l’émotion. C’est très important. Et nous sommes, à Madagascar, très émotionnels.

Vous parlez d’expérimentation, d’explorer de nouveaux horizons, cela nous mène à votre récente actualité qui est la biennale de Venise. D’y avoir participé pour vous est un momentum, un achèvement ?
Je suis très clair et très simple là-dessus : il s’agit pour moi d’une étape de carrière. Ce n’est pas une fin en soi. Après Venise je passe à autre chose, je tourne une autre page. Je passe à des réflexions qui sont plus ancrées, plus sensées parce qu’on s’assoit un peu après Venise. Cet évènement m’a permis de faire une mise au point sur comment je travaille, comment j’aborde le monde, comment je vois le monde de l’art contemporain, international mais surtout malgache. Comment je vois Madagascar aujourd’hui.

Est-ce que cela a été difficile de relever le défi ?
Bien sûr. Travailler sur des projets comme cela c’est à la fois de la joie et de la peine. Un jour c’est la vie et le lendemain c’est la mort. C’est un an voire deux de travail. Et ce sont des enjeux à la fois politiques, financiers, et énormément artistiques. Il faut travailler sur des susceptibilités politiques, internationales mais également financières. Cela veut dire qu’un jour tout va bien mais le lendemain matin il faut trouver une certaine somme. Il fallait aussi trouver une justesse artistique très importante. C’est-à-dire qu’il me fallait parler de Madagascar, de mon travail, être moi-même, être Malgache et en même temps être un artiste. Au niveau de l’organisation, ce sont des centaines de personnes qu’il faut tenir. Je dis toujours, après Venise, on est un ambassadeur et on porte tout sur soi.

Parlons de l’œuvre. I have forgotten the night. Pourquoi en anglais ?
Par rapport à Venise, c’était la manière la plus simple de communiquer. Mais quelque part, c’était aussi un choix de dire que je suis Malgache, mais nous avons aussi une Histoire française, nous sommes le monde.

Vous vous êtes donc débarrassé de vos étoffes identitaires ?
Pas du tout. Le titre général est en anglais mais toute la communication s’est faite dans quatre langues : anglais, malgache, français et italien. Quand j’ai reçu l’invitation pour représenter Madagascar à la biennale de Venise, il m’a fallu réfléchir sur être un artiste malgache à la biennale de Venise. Et un certain nombre de personnes m’a dit : il faut représenter l’identité malgache. C’est le moment pour que tu crées une œuvre malgache, … des amis, des connaissances, des professionnels me l’ont tous dits. Donc je me suis dit : très bien, je vais choisir un titre et ce sera « je vais oublier ». Je vais oublier tout cela. Nanadino ny alina aho. Nanadino aho. For better future. J’ai décidé d’oublier Madagascar pour mieux l’aimer. C’est cela tout le projet. J’ai travaillé la nuit. C’est une temporalité qui m’intéresse. A Antananarivo, la nuit est une vraie question. C’est une question de luminosité, de frayeur, d’insécurité et elle reste tout de même mystérieuse. Donc c’est à la fois politique mais aussi très romantique.

Politique dites-vous, est-ce pour oublier ce côté noir et misérable du pays ?
Exactement. Oublier ce côté miséreux pour justement donner ses lettres de noblesse au pays. Le titre est politisé. Je l’assume totalement. Le titre paraît poétique mais derrière il y a une histoire d’engagement total. Je ne suis pas là pour parler de la rencontre entre le ravinala et le baobab. Je voulais justement que les journalistes, le public s’interroge : pourquoi tu as décidé d’oublier.

On arrive forcément à la politique quand on fait de l’art ?
L’art est politique. L’artiste ne devient pas forcément politicien, moi je ne le serais jamais, mais l’art doit questionner sa société, son Histoire, son passé, son présent, son futur. C’est indispensable.

Se départir des clichés malgacho-malgaches dans l’œuvre est-il assumé, volontaire ?
Totalement. Ce qui est intéressant dans Venise c’est qu’il n’y a pas d’images malgaches au premier abord. Ces grands papiers, ces grandes installations, pour moi c’est comme un livre mais c’est surtout l’âme malgache que j’ai travaillé. Ce sont des lumières, des clairs obscurs que l’on peut avoir à Faravohitra ou aux 67ha à une certaine heure de la nuit. J’ai utilisé énormément de référence par rapport à mon discours où je parle énormément d’Elie Rajaonarison, de Rabearivelo dans sa dualité. J’évoque même à un moment donné un peu de colonisation. Je parle de Radama II parce que le choix de ce noir vient directement de la couleur du palais d’Ilafy qui était un palais un peu des désirs, des émotions. Radama II était un roi très controversé. Il était dans une recherche purement esthétique. C’est un roi qui a placé la culture dans ses premiers questionnements/priorités.

Beaucoup de références qui ne sautent pas forcément aux yeux …
Dans le noir, il y a une richesse folle. Il faut énormément de couleurs pour pouvoir le fabriquer. Ce n’est pas seulement un effet visuel. C’est un vrai questionnement. Je voulais d’abord comprendre ce pays qui est le mien.

Vous avez également fait appel à un autre sens …
Au cœur de cette œuvre, il y a une pièce sonore. Je l’ai travaillée avec la chanteuse Motasoa. La pièce s’appelle Fo iray, Fo roa, Fo telo. Elle dit qu’à Madagascar, nous avons besoin d’un cœur, pour vivre, un autre pour mourir, un autre pour aimer. C’est un décryptage émotionnel, un mélange de piano et de valiha très mélancolique avec un peu de Rakoto Frah dedans, ou du Tata Rahely. Je pourrais parler des heures des références que l’on a utilisées. C’est Madagascar qui parle avec le monde.

Que va devenir l’œuvre, sera-t-elle vue à Madagascar ?
Au début, je n’avais pas envie de la faire revenir. Parce que c’est un peu comme aux Jeux olympiques. On n’a pas forcément envie de refaire la course, de revenir au point de départ. Mais le destin de cette œuvre n’est pas ficelé. Elle va se promener, dans les musées comme à Chaumont. Elle viendra peut-être à Madagascar mais ici ce n’est pas cette œuvre que je veux ramener. Ici je veux construire des choses nouvelles.

Cela nous permet de parler du fonds de dotation HY grâce auquel vous voulez fédérer les artistes. Comment aller vous faire, sachant que l’art contemporain n’est pas forcément compréhensible par tous ?
Mon projet avec le Fonds de dotation, qui veut ramener l’art vers les gens à Madagascar, n’est pas de faire comprendre la discipline mais plutôt de sensibiliser les gens, de les accompagner pour qu’ils ne se limitent pas seulement au vary /bus/ matory. Je veux sensibiliser notre élite, financière, qui fait office de leader d’opinion. Elle amènerait ainsi la classe moyenne et populaire à rêver d’autres choses que de voitures. Nous allons essayer de faire en sorte que les gens s’intéressent à la culture, qu’ils achètent de l’art.

Mais les gens achètent l’art. Les mécènes existent. Le fond de dotation HY par exemple soutient vos projets, il y a la Fondation H aussi, …
D’accord mais il serait merveilleux de voir que dans un chiffre d’affaire, 10 à 20% de la somme soit dédiée à la culture. Je ne parle pas uniquement des mécènes, mais de tout un chacun. Ce serait bien que dans l’intérieur d’un grand bourgeois Malgache on ait, en plus de la technologie dernier cri, du Chan, du Andrianaivo Ravelona, … J’avais évoqué un jour dans un dîner la disparition de Raparivo. J’étais consterné de voir que personne ne le connaissait. Nous sommes arrivés à un point où les gens se sont dits l’art, ce n’est la peine. Occupons nous d’abord de nos besoins primaires.

Quels artistes comptez-vous fédérer ?
Il ne s’agit pas uniquement de rassembler des artistes plasticiens mais de fédérer réellement toutes les expressions contemporaines malgaches. Et donc la première exposition qui va donner ce tempo se fera avec onze artistes qui viennent d’horizons, de cultures, et ont des intérêts différents. J’inviterais également des artistes Turcs. Je les connais depuis longtemps. Je les ai déjà invités à Madagascar où ils ont réalisé un projet magnifique autour de l’artisanat lors de « Trente et presque songe ». J’inviterais également un jeune artiste Français pour qu’il soit lui-même dans une logique de découverte et d’expérimentation.

Et concernant les artistes malgaches ?
Je pars à la fois du patrimoine populaire avec Rabearivelo, de celui contemporain avec Elie Rajaonarison. Je prends un patrimoine visuel que l’on a oublié : Ramily, le père de la photographie contemporaine malgache. A côté de cela j’aligne la nouvelle génération : Kristel. Il y aura aussi des superstars comme le chef Lalaina. Mose Njo, que je trouve formidable, critique beaucoup notre société et donnera un ton particulier à cette exposition. Pour vous dire que la diversité est la clé de voûte de la réussite de la culture.

Je voudrais tout de même vous reprendre sur cet abandon de la culture dont vous parler. Les gens sortent, lisent à Tana. Des galeries s’ouvrent. Ne l’avez-vous pas remarqué ?
Des initiatives existent. J’ai été élevé à la fin des années 70. Mes parents m’emmenaient au théâtre, au cinema, me faisait lire un journal. C’est le lien qui n’existe plus. Pourquoi, aujourd’hui, dans le programme de l’éducation nationale malgache, il n’y a pas un truc qui s’appelle dessin ? Bien sûr qu’il y a des spots mais c’est uniquement adressé à un microcosme. L’idée est d’aller au-delà de ça. Je vais proposer des expositions qui va sortir de cela, de travailler sur des places, de faire des commandes à des artistes sur des façades, que les artistes aillent dans les EPP pour montrer ce qu’ils font. Mais surtout, surtout je voudrais que tout le monde puisse acheter, consommer de l’art. C’est vrai, des choses existent mais il faut fédérer, que cela devienne une évidence.