Interview

« La quatrième République un accident de l’Histoire »

Henri Rasamoelina, journaliste, sociologue, universitaire, est surtout connu
à Madagascar en tant qu’homme politique. Ses faits d’armes se situent aux deux périodes transitoires qu’a connu le pays. Il a tenu un journal de bord et l’a intitulé
« Journal politique d’une fin de transition (2012-2014) ». Nous lui avons demandé de commenter l’actualité. Interview au téléphone, sans fard
Propos recueillis par Rondro Ratsimbazafy

Pourquoi ce livre Henri Rasamoelina, et
pourquoi maintenant ?

En fait, ce livre est sorti un tout petit peu en retard. J’ai fait voulu le sortir au début de la campagne. J’ai l’habitude de tenir un journal. J’ai décidé de publier celui-ci pour comprendre et faire comprendre ce qui s’est passé avant l’avènement de la IVème république. Elle a mal commencé et rien n’a été réglé depuis.

C’est-à-dire?

En 2013, il y a eu la politique du ni ni imposée par la communauté internationale, qui n’a pas été dans la droite ligne de la vie politique malgache. Elle ne correspondait pas au vécu, à la réalité malgache. A l’époque j’avais demandé que Lalao Ravalomanana, Andry Rajoelina et Didier Ratsiraka puissent poser leur candidature. Dans ce contexte, une atmosphère lourde d’insécurité a prévalu également, dû au phénomène Remenabila que j’avais eu l’occasion de développer dans un précédent ouvrage. L’insécurité d’une manière générale, et rurale en particulier, transparaît encore et tend même à s’aggraver. Rien n’a été réglé.

Que vient faire Remenabila dans cette analyse ?

Comme je vous le disais, j’avais écrit un livre sur l’insécurité rurale. J’y décris et explique le phénomène. Remenabila, bandit notoire, dahalo reconnu, a entrainé des personnes avec lui pour semer le trouble dans le sud afin de s’opposer à l’administration militaire et politique. A l’époque, il y a eu trop d’exactions. En s’y opposant, Remenabila est devenu un héros, le chantre des victimes de l’administration.

Mais rien n’a été réglé dites-vous?
Rien car Remenabila a été tué en 2014 non pas grâce aux forces de l’ordre mais suite à des affrontements entre bandes rivales. Malgré des années de traque, les militaires n’ont jamais réussi à l’avoir. Ils ont ramené Tokanono, originaire de Betroka dans l’Anosy, en lieu et place alors que Remenabila vinait du sud-est. Il n’y a pas de corrélation entre ces deux affaires. Le phénomène de banditisme social incarné par Remenabila s’explique par l’absence de chef politique dans le Sud à l’époque. Remenabila est mort mais l’insécurité a continué à se généraliser.

Pourquoi la quatrième République est-elle un échec ?

L’élection d’un président de la République est porteur d’espoir. Il peut régler en grande partie le problème de l’insécurité en particulier celui de l’insécurité, rurale. Or cela n’a pas pu être fait. La quatrième République est un régime d’apprenti sorciers qui n’étaient pas préparés à diriger ce pays. C’est un accident de l’Histoire.

Fort de ce constat, et consécutif à la sortie de ce livre, vous venez donc proposer vos services au futur président élu ?

(Rires) Je suis un intellectuel, un universitaire, vous savez. J’écris au moins une fois toutes les semaines. Je tiens un journal à chaque période chaude de Madagascar. Je prévois de sortir un livre de réflexions sur la quatrième République, également sur les événements de 2002. En 2017, j’ai sorti un livre, avec photos, sur les grands moments de 1991. Je me suis spécialisé dans l’étude des phénomènes de contestation à Madagascar. J’ai déjà été ministre deux fois à la suite de mouvements populaires. Après les événements de 1991, j’ai été ministre sous le régime Zafy Albert. Après 2009, j’ai été ministre de Andry Rajoelina. Mais je refuse de travailler avec des gens dont les idées ne correspondent pas aux miennes.

Pourquoi cela ?

Je ne peux pas changer mes idées uniquement pour un poste. J’ai été sollicité plusieurs fois déjà. Si j’avais retourné ma veste, je n’aurais pas quitté le pouvoir depuis 1991 ! Mais je ne travaille qu’avec des gens dont les valeurs correspondent aux miennes.

Des valeurs ?

La liberté d’expression, la faculté de savoir écouter la population. Le professeur Zafy Albert a fait des tournées dans tout Madagascar, il est allé à la rencontre des Malgaches mais il n’a pas été un bon politique. Il s’est fait piéger par les politiciens. Il n’a pas suivi la loi de la démocratie parlementaire. Son parti, l’UNDD, avait à l’époque monopolisé le pouvoir avec juste trente cinq députés. Ce qui a entraîné la chute du premier ministre Emmanuel Rakotovahiny, et par la suite celle du président Zafy. Je suis allé les voir à l’époque pour les prévenir et leur expliquer cela. J’étais porte-parole du gouvernement. J’étais un proche. Mais ils ont minimisé le danger. Je pense que Zafy Albert avait fait un mauvais calcul. Il a voulu régler ses différends avec l’Assemblée nationale par une élection présidentielle mais il s’est fait voler des voix par la Haute cour constitutionnelle (HCC). Il faut faire très attention avec cette HCC. Ratsiraka lui-même en a fait les frais !

Êtes-vous allé voter ?

Oui mais …

Pour qui, peut-on
savoir ?

(Après quelques secondes d’hésitations) Pour Andry Rajoelina, parce que je le connais. J’ai déjà été son ministre. J’admire sa capacité d’écoute pour son âge. A l’époque, j’ai aussi admiré le fait qu’il ait su gérer la transition sans aide extérieure. Bien sûr tout n’a pas été réglé, notamment le problème de l’insécurité mais il faut également dire qu’il était occupé à régler les problèmes politiques.

Merci pour cette franchise, mais je vous ai interrompu. Vous sembliez émettre une réserve sur le fait d’être allé voter ?

Je savais pertinemment qu’il y aurait des problèmes à cause des listes électorales. Le parti au pouvoir, le HVM, a réutilisé le stratagème qui lui a réussi lors des dernières communales. C’est-à-dire écarter certains électeurs de la liste. C’est comme cela qu’ils ont gagné leur majorité. Je m’étonne que les dirigeants du HVM dénoncent aujourd’hui des irrégularités alors que c’est sous leur régime que ces listes ont été préparées. Le premier ministre Ntsay n’avait pas encore été nommé que les listes étaient déjà bouclées. Mais ils ont été pris à leur propre piège. Ils pensaient vraiment gagner. Ils ont affiché une confiance étonnante au début de la campagne. A Fianarantsoa, je connais des membres du parti qui croyaient que l’élection était dans la poche.

Pourtant les premiers
résultats affichent clairement une déroute du candidat Rajaonarimampianina et malgré les qualités que vous trouvez à Andry Rajoelina, il reste au coude
à coude avec Marc Ravalomanana. Où est l’erreur dans votre raisonnement ?

Je suis un peu étonné de ces résultats. J’appelle les gens à être vigilants par rapport à leur acheminement, au traitement des résultats par la CENI. Il faut faire très attention car cela entraînera une autre crise pour le pays. Il faut sortir les résultats tels qu’ils sont.

Vous semblez incriminer la CENI, accusée elle même d’avoir reçu de l’argent de Andry Rajoelina, allégations qu’elle a démenties depuis. Alors qui sont les tricheurs ?

Je n’ai pas de preuves sur ce que j’avance. Ce sont des inquiétudes. J’émets des doutes au niveau des responsables sur le terrain en premier lieu. Les premiers responsables de l’administration, jusqu’au niveau des fokontany.

Ou alors le problème se situe plus en amont. L’utilisation de sommes faramineuses a été dénoncée lors de cette campagne. Vous, qu’en pensez-vous ?
C’est un problème de la démocratie. Des gens disent qu’il faut limiter les fonds de campagne, d’autres disent que c’est normal. Lors des dernières élections américaines, les démocrates ont dépensés je crois quatre cent millions de dollars. Les conservateurs n’ont pas contesté cela. Si on veut gagner des élections, il faut y mettre les moyens.

Mais cela ne fausse-t-il pas le débat démocratique ?

Dans des élections que j’ai vues, des candidats ont utilisé de gros moyens pour très peu de résultats. En fait, la population ne se fait pas toujours acheter. Je pense qu’il faut quand même une certaine limite quant à l’utilisation des fonds de campagne, mais surtout il faut mettre en place des textes.

Un autre constat lors de cette élection, le vote ethnique n’a pas fonctionné. Êtes-vous étonné?

J’ai été membre du jury lors d’une thèse en vue d’une habilitation à diriger des recherches à Toliara. L’impétrant a soutenu que si vraiment on devait utiliser le mot ethnie, il n’y aurait que trois ethnies à Madagascar. Mais pour lui, il n’y a qu’une seule ethnie, celle des Malgaches. Donc le vote ethnique n’a jamais eu lieu d’être. Les Malgaches se comprennent. Cela se voit à travers les phénomènes sociaux. Prenons l’ambalavelona par exemple. Une quarantaine d’élèves ont été atteints par l’ambalavelona au sud de Fianarantsoa, à Andranovato. Le même phénomène a été observé sur des élèves du CEG près de l’Université de Masinday à Toliara. Cela veut dire que les gens vivent de la même chose à Madagascar.

Le prochain Président sera visiblement un Merina, n’y aura-t-il pas malgré tout un risque de favoriser une région plutôt qu’une autre ?

Être Président c’est un destin. Je suis persuadé qu’une personnalité issue d’une région autre que celles des Hautes terres centrales se fera élire un jour, et sera élue également par Antananarivo.

La dernière question concerne votre région. A Vohibato, Isandra, Lalangina que regroupe Fianarantsoa II, où vous avez été élu député une fois, peu de personnes sont allées voter. Pourquoi ?

L’abstention est un phénomène qui gagne du terrain dans toutes les sociétés en général. Mais à Madagascar, je ne recommande pas d’organiser des meetings au mois de novembre. Je l’ai déjà fait et les gens m’ont demandé de faire vite parce qu’ils devaient encore chercher de quoi se nourrir. Organiser des élections en pleine période de soudure, en fin d’année, n’est pas une bonne idée. Les gens ont faim. Par contre au mois de mai ou pendant les mois de récoltes, les gens sont plus aptes à participer à la vie publique.

Henri Rasamoelina