Editorial Opinions

Des illusions

Gagner la présidentielle au premier tour devient une obsession presque maladive pour des politiciens, impatients d’attendre le verdict des urnes. Une « notion » initiée par Marc Ravalomanana lors du scrutin de décembre 2001. En remportant par plus de 70% des suffrages exprimés dans les six arrondissements de la capitale où il fut le maire depuis 1999, Marc Ravalomanana estimait que son score ne pouvait plus descendre en-dessous des 50% même si son adversaire direct Didier Ratsiraka, président de la République en exercice, le battait dans les régions côtières. Il est toujours vrai que ces circonscriptions électorales considérées abritent une forte concentration d’électeurs, mais n’offrent pas la majorité absolue à celui qui a remporté la mise.
Qu’à cela ne tienne. Marc Ravalomanana a rameuté ses troupes sur la Place du Treize-Mai pour valider sa victoire par une savante manipulation de ses nombreux partisans poussés vers la radicalisation. Le décompte des voix n’a pas dépassé les 70% des bureaux de votes au ministère de l’Intérieur que voilà, sous la pression de la foule, il a décidé de s’autoproclamer président de la République le vendredi 22 février 2002. Tout en refusant de se soumettre aux résultats définitifs et officiels annoncés par la Haute cour constitutionnelle, HCC, qui a siégé dans un hôtel à Mantasoa pour son audience solennelle. Une « décentralisation » anticonstitutionnelle au regard des dispositions légales qui la régissent. La décision de la HCC donnait la victoire à Marc Ravalomanana, avec une majorité relative aux alentours des 46%. Ce qui obligeait les deux protagonistes à s’affronter au second tour.
Mais Marc Ravalomanana savait qu’il allait perpétrer un coup d’État.
Avant de passer à l’acte, il a demandé l’avis du professeur Albert Zafy à son domicile à Ivandry. Celui-ci l’a persuadé de renoncer. Une conviction qu’il a répétée sur la Place du Treize-Mai le jeudi 21 février 2002, sous la huée de la foule. L’autre candidat malheureux, le pasteur Daniel Rajakoba, a été du même avis, il a été aussi conspué. Craignant une grande déception parmi les militants prêts à tout, conditionnés qu’ils étaient au fanatisme, le général Désiré Philippe Ramakavelo a « chipé » le micro. Il a annoncé avec fracas que le programme de demain au stade de Mahamasina est maintenu, quoiqu’en disent ceux qui ont pris la parole avant lui. Joie indescriptible
parmi l’assistance.
Marc Ravalomanana a prêté serment sur la bible, devant de simples magistrats assez courageux pour enregistrer un sacrilège des valeurs républicaines. Didier Ratsiraka, sous couvert de la légalité constitutionnelle qu’il prétendait défendre, s’est replié sur Toamasina. Ses milices, les « Zatovo », ont érigé des barrages anti-économiques autour de la capitale pour étouffer et punir la population tananarivienne pour son soutien indéfectible en faveur de Marc Ravalomanana. Qui a fini par sortir vainqueur d’un long bras de fer violent et meurtrier. Il a eu recours aux « Zanadambo », marsouins, composés de réservistes de l’Armée sous le commandement du général Andrianafidisoa.
Dans ce conflit qui a failli déboucher par la balkanisation du pays, des généraux côtiers ont mis en place l’ébauche des États fédérés avec comme capitale Toamasina, Marc Ravalomanana a aussi bénéficié de l’appui moral et en bloc du puissant Conseil œcuménique des Églises chrétiennes, FFKM. Le cardinal Gaëtan Razafindratandra a qualifié Didier Ratsiraka de « mauvais perdant ». Le FFKM, en bloc, s’est rangé derrière Marc Ravalomanana, ce qui va être l’origine de sa dislocation le 17 mars 2009.
Marc Ravalomanana a récidivé en décembre 2006. Cette fois-ci sans heurt ni accro. Le ministère de l’Intérieur, sous la houlette du général Charles Rabemananjara, a organisé le scrutin présidentiel. Marc Ravalomanana
a largement mené au score. Roland Ratsiraka, son challenger, est à peine arrivé à peine à récolter les 10 %. Il lui manquait 800 000 voix pour gagner au premier tour. Il les a eus après une longue coupure de courant à la « Coupole », pourtant un site très sécurisé à l’abri de tout dérangement extérieur où ont été rassemblés et « manipulés » les Procès-verbaux venus des quatre coins du pays. Le général Charles Rabemananjara, pour
cet « exploit » digne d’un éminent stratège de guerre, a été aussitôt récompensé. Il a été nommé Premier ministre à la place de Me Jacques Sylla, le soir même de l’investiture du second mandat présidentiel de Marc Ravalomanana.
Cette année-ci, Andry Rajoelina a été pris au même piège de la tentation. Il a tenu la dragée haute à Marc Ravalomanana dans les six arrondissements de la capitale. Tout en écrasant son vis-à-vis direct dans quelques bureaux de votes ici et là. DJ expérimenté qu’il est, il a dansé avant la musique.
Il a été induit en erreur par son équipe de communication le désignant trop tôt vainqueur. La suite a été plutôt moins joyeuse que lors de la soirée électorale du 7 novembre…

par Eric Ranjalahy