Editorial

On ira

Le week-end pascal respectera la tradition. Les Tananariviens vont s’évader en masse vers les périphéries et même un peu plus loin.
Mantasoa, Ampefy, Ambatofotsy, le Club nautique d’Ivato sont autant de « station balnéaires » qui offrent des endroits de détente et des activités de délassement tout indiquées pour oublier, le temps d’une journée, les peines du présent. Les plus nantis peuvent sentir l’air vivifiant de la mer du côté d’Ambila-Lemaitso, de Mahambo, de Foulpointe et même de Nosy Be, devenue une destination prisée des vacanciers nationaux.
Par des voyages organisés en cars affrétés dans ce but, qui vous réservent parfois les plus désagréables des surprises en cours de route. D’autant que les coupures et déviations sur plusieurs tronçons sur la nationale 6, en pleine dégénérescence, vont faire durer un peu plus le calvaire des plus courageux dans leur chemin de croix. Jusqu’à la délivrance au… pôle Nord du pays et ses ilots sertis de merveilles de la nature à l’état pur. Dont certains ont été cités par des magazines étrangers comme des destinations paradisiaques pris d’assaut par des milliardaires du monde des affaires. Une publicité non négligeable pour la promotion du tourisme.
Un rêve inaccessible auparavant pour le commun des mortels, en passe d’être « la porte d’à côté » pour ceux qui en ont les moyens financiers. Mais beaucoup vont encore tourner en rond. Ils vivent dans la promiscuité absolue, entassés dans des cases en tôle, des conteneurs, des taudis faits de sachets et de cartons, des vieilles bâtisses, vestiges d’un passé familial plus radieux, à Isotry, à Andavamamba, à Antohamadinika, à Soavimasoandro, à Anosibe-Angarangarana, où plusieurs générations cohabitent. Terreau propice aux viols et relations incestueuses. Espérant y rester pour longtemps, sans payer de loyer, à l’abri des démolitions initiées par les « vrais propriétaires fonciers », munis de la paperasse y afférente, soutenus par des huissiers de justice et des éléments des forces de l’ordre. Des expropriations sont à programmer pour les grands chantiers présidentiels à venir. Une organisation non gouvernementale dénonce d’ores et déjà ce qu’elle entend par une nouvelle colonisation.
Pour ces familles-là, ne pas sortir un lundi de Pâques équivaudrait à une condamnation à mort. Inacceptable et inadmissible. Les enfants doivent raconter à tout le monde où ils étaient. Eux qui ne voient, tous les jours
de l’année, comme horizon que le perron de leur triste maison. Eux qui n’ont jamais quitté la capitale. Quitte à faire le tour de l’avenue de l’Indépendance sans trop savoir où aller. Admirer la beauté de l’Hôtel de ville et ses jets d’eau. Ou flâner le long du By-pass toute la journée avec les bagages et les chérubins à porter et à supporter. Un giga-concert y sera organisé. Jerry Marcoss en tête d’affiche. Le temps de s’arrêter pour le déjeuner de midi fait d’un repas préparé tôt le matin, sinon la veille du grand départ- les bouffes rapides étant un luxe pour les ménages à faibles revenus- et tout le monde pense déjà à rentrer, le plus tôt possible. Car la plupart sont à la merci des caprices des coopératives de taxis-be.
Celles-ci réalisent en une journée leur chiffre d’affaires d’une semaine. Les uns sont loués à prix d’or, les autres se mettent « au repos » volontiers pour laisser la voie libre à leurs collègues pour prendre en otage les passagers. Loi de l’offre et de la demande oblige. Ceux qui choisissent Antsirabe, épicentre des festivités pascales, vont encore faire les frais de ces petits arrangements entre des transporteurs, très soucieux de ce qu’ils entendent par « sévices publics ». Antsirabe, la ville d’Eaux qui, par la mauvaise gouvernance à la commune urbaine, a beaucoup perdu de sa splendeur. Les employés en grève qui ont été privés de l’équivalent de onze mois de salaires, s’interrogent avec quoi ils vont célébrer les festivités pascales. Leurs représentants sont venus dans la capitale pour tirer la sonnette d’alarme sur leur cas. Entendus sans être écoutés?
Pour revenir chez eux, « les évadés de la capitale » doivent passer des heures dans les embouteillages aux principales entrées de la ville des Mille aléas. Pas besoin de Bison-futé pour prévoir les bouchons de plusieurs kilomètres. À croire que les voies rapides ouvertes ont obstrué, ralenti davantage la fluidité de la circulation, dépassée par la densité du parc automobile. Ils vont aussitôt retrouver l’atmosphère pesante et polluée, une fois réinstallés là où ils étaient partis à l’aube. L’oxygénation qui a nécessité un investissement conséquent, n’aura eu qu’un effet passager.
Le retour à la case départ laisse souvent un goût amer sur les papilles.
Surtout si la journée du lundi de Pâques a été bien arrosée. Devoir reprendre le chemin du travail avec la gueule de bois est une épreuve « d’endurance » d’un tout autre genre. Seule consolation, les jours de paie, pour les salariés du secteur privé, sont à venir. Cela signifie que pour être à la hauteur des dépenses générées par le week-end pascal, des familles ont dû contracter un crédit. Des banques primaires, en surliquidités semble-t-il, ont tout fait pour les « encourager » à s’endetter. Par la simplification des formalités à remplir, par des taux d’intérêts allégés, par des réponses données en quarante huit heures, et par un délai de remboursement flexible, en rapport aux quotités cessibles de chacun. En somme, le bonheur est dans le prêt.

par Eric Ranjalahy