Interview

Honoré Rabekoto – « Le développement oui mais pas au détriment des paysans »

Je préfère que ce soit les petites structures, à échelle humaine mises bout à bout qui portent le développement

Bekoto Paysan est un des comptes Facebook administré par Honoré Rabekoto, plus connu sous son nom d’artiste Bekoto, le charismatique chanteur du groupe malgache culte Mahaleo. Il nous fait découvrir ses pérégrinations à travers les champs. A l’heure où l’on envisage la mise en place de grandes exploitations agricoles, Bekoto nous demande de prendre le temps de s’arrêter sur un monde, qu’il défend bec et ongles et qui n’évolue pas au rythme des tracteurs. Interview passion
Propos recueillis par Rondro Ramamonjisoa. Photos Mamy Maël

« Vivre c’est être utile aux autres
Vivre c’est être utile à soi. »
Lettres à Lucilius – Sénèque

Vous avez récemment fait une sortie remarquée sur les réseaux sociaux en publiant une tribune écrite par les paysans, qui dénonce l’importation de riz moins cher. Vous deviez le faire ?

Ce coup de gueule est arrivé des campagnes. Une association de paysans avait publié cette lettre disant que le riz importé allait les mener à leur perte. Comme j’ai plusieurs comptes sur les réseaux sociaux, ils m’ont demandé de publier la tribune. Créer ma page Facebook Bekoto Paysan a été pour moi une évidence. Cela fait vingt ans que je côtoie le monde paysan.

Cela a été un buzz …

Oui, il y a eu des réactions énormes. Encore maintenant, je suis en train de l’analyser. Je ne m’y attendais pas du tout. Est-ce parce que je suis le chanteur d’un groupe connu ou est-ce lié à autre chose ? Je m’explique : la photo du sac de riz que j’ai publié contient un logo de la présidence et porte la couleur orange. Les partisans du pouvoir m’en veulent-ils ou il y aurait-il une volonté de récupération venant de l’autre camp ?

Mais pourquoi vous étonnez-vous puisque le riz bon marché a été promis par le candidat Andry Rajoelina, d’ailleurs vous étiez plutôt proche des ses idées non ?

Je dirais que nous sommes plutôt apolitiques. Du fait de l’ancienneté du groupe Mahaleo, nous étions avant tout cela, avant les groupes politiques et tout, et cela nous a plutôt sauvé par rapport à l’Histoire (rires).

Est-ce que ce  « buzz » et les réactions qui ont suivi vous ont peiné ?

A part les réactions politiques, les réactions pro-paysans disant : c’est vrai, ils souffrent, il faut les aider, se sont également manifesté. Puis il y a des réactions un peu plus intelligentes, préconisant la révision de la politique économique et proposant de rendre plus attractif le secteur primaire. En mentionnant par exemple dans la politique générale de l’Etat que les premiers acteurs privés à Madagascar sont les paysans et non les industries.

Cette idée d’approcher le développement par la base, en l’occurrence en développant le monde rural, a été défendue durant la campagne, notamment par le camp Ravalomanana mais n’a pas convaincu. Pourquoi à votre avis ?

Je ne suis pas du tout pro-agribusiness tel que le conçois Marc Ravalomanana. Je n’ai rien contre l’homme, mais cette politique, cette vision à mon avis tue les paysans. Je m’étais déjà clairement positionné contre cette politique qui veut exporter les produits de nos terres alors que nous n’arrivons même pas à nous nourrir correctement. Pour moi les solutions sont simples : valoriser l’agriculture familiale, renforcer la production locale. Je n’ai pas non plus trouvé des solutions sérieuses, autres que d’adopter la politique agricole préconisée par Ravalomanana dans le camp d’en face. Je pose la question : comment se fait-il que le premier pays producteur de riz dans les années 60-70 doit maintenant importer ?

Transformer l’agriculture en une véritable industrie pénaliserait donc les paysans ?

Je dis d’accord à l’agrobusiness mais pas l’agrobusiness qui écrase les autres. Ne le faites pas au dépend des paysans. Ne chassez pas les paysans de leur terre. Je préfère que ce soit les petites structures, à échelle humaine, mises bout à bout, qui portent le développement. Je ne suis pas pour les grandes exploitations du jatropha par exemple, ou de l’éthanol puisque c’est la tendance en ce moment. Il faut renforcer les choses qui marchent. Les paysans produisent mais il leur faudrait davantage des mesures d’accompagnement : santé, sécurité école. Il faut leur donner des alternatives.

Mais ces grandes exploitations promettent de l’emploi, pourquoi s’y opposer ?

D’accord. Mais encore une fois, là où les terres sont encore vierges. Et si vous voulez l’expertise d’un paysan pour votre exploitation, payez-le à sa juste valeur. Payez-le de telles sortes qu’il puisse nourrir correctement sa famille. On m’avait demandé comment il fallait faire si on voulait cultiver deux cent mille tonnes de riz. J’ai dit : adressez-vous à des ingénieurs. Moi, ce que je sais faire, c’est de sensibiliser les paysans. Je me suis aussi rendu compte que je me focalisais beaucoup sur ce travail de porte parole. Mais je pouvais aussi être l’interlocuteur des décideurs, du gouvernement, des bailleurs de fonds.

Je préfère que ce soit les petites structures, à échelle humaine mises bout à bout
qui portent le développement

Comment faire lorsque l’agriculture familiale ne permet pas de meilleurs rendements ?

A un certain niveau sans doute, mais au niveau microéconomique il est tout à fait possible d’avoir une bonne production. A cause de la dette nationale, le retard technologique, je pense que nous ne pouvons pas encore rêver à des productions à grande échelles.

Pensez-vous que l’État malgache n’est pas capable d’appréhender cette problématique du développement rural ?

Les paysans eux-mêmes, d’abord, n’ont pas la force d’abstraction nécessaire pour comprendre les enjeux planétaires et les enjeux nationaux parce qu’ils sont dans une économie circulaire, presque de survie. Ils n’ont pas du tout le temps de réfléchir à des choses compliquées.

Et ils ne sont pas non plus compris ?

Et c’est un problème parce qu’il y a des choses qui fonctionnent mais nous n’arrivons pas à les valoriser. Seuls les stéréotypes sont visibles : le paysan est un silencieux, il a peur des bureaux, ne connaît pas l’hygiène, à la limite ce sont des dahalo alors que toute l’économie de survie de Madagascar reposent sur ces gens. Finalement le buzz reflète une opposition entre les politiques, mais aussi entre l’international et le local.

C’est aussi une opposition entre le citadin et le rural. Cela veut-il dire qu’il existe deux mondes à Madagascar ?

Il y a plusieurs mondes à Madagascar. Il y a le monde qui parle et le monde qui travaille. Il faut détruire les clichés. J’ai tendance à dire qu’il n’y a plus de paysans à Tana. Pourtant le plus grand syndicat des paysans se trouve en périphérie Nord-ouest de la ville, à Ivato. Il regroupe quarante mille adhérents qui arrivent à envoyer des petits pois jusqu’à Tamatave et des carottes jusqu’à Nosy be. Ils sont très organisés. Ils vivent réellement de la terre. Je reviens un peu au buzz. Il y a eu cet élan un peu militantiste, d’empathie …

Et ce n’est pas bien ?

Ce n’est pas que ce n’est pas bien. C’est juste qu’ils n’ont pas besoin de pitié. Ce n’est pas la pitié qui va les aider à survivre.

Que leur faudrait-il alors ?

Ils ont besoin de s’organiser. Il faut également leur donner une voix. J’ai profité de ma notoriété pour leur donner une voix. Le point positif à ce buzz est que les gens ont découvert que les paysans peuvent s’exprimer.

La majorité des Malgaches vit dans le monde rural. Comment expliquez-vous le fait que ce monde soit à ce point méconnu, notamment des décideurs ?

Sans doute parce qu’ils ne vivent simplement pas dans ce monde. Le monde rural est synonyme d’exotisme pour eux. Pourtant la dynamique paysanne a besoin d’être revalorisée. Les paysans, tout compte fait, ne demandent pas de l’aide. Ils n’ont pas recours à l’assistanat. Ils acceptent les dons mais ne s’en servent pas véritablement pour résoudre leurs problèmes. Il y a une dynamique qu’il faut prendre en compte. Les paysans ne demandent pas de choses compliquées. Ils ont besoin qu’on vienne les voir, qu’on sache comment ils fonctionnent.

Qu’est ce qui n’est essentiellement pas compris dans le monde paysan?

Une des tares de cette profession est que les activités sont éparpillés, très divers. Le secteur du lait ne se résume pas seulement à un paysan et une vache. Ce même paysan peut aussi posséder une poule, une rizière, des poissons, il envoie des légumes à Anosibe. Pour pallier l’inflation, pour compenser, il se diversifie parce que la seule vente de riz qu’il produit ne lui suffit pas pour vivre. Il ne peut pas se permettre de tomber malade par exemple, et la sécurité sociale n’en parlons même pas !

Quelqu’un a dit, travailler avec les paysans requiert de la patience, est-ce vrai ?

Tout à fait. Le paysan a besoin de vous connaître d’abord. Nous avions mis en place un projet qui consiste à fournir des médecins de campagne dans le Vakinankaratra. Les statistiques indiquent que fournir un médecin pour dix mille personnes, contribuerait au plein emploi pour les médecins. On avait demandé aux paysans de se munir d’un carnet de santé. Si on arrivait à recueillir cinq mille carnets, le hameau, le village pouvait bénéficier d’un médecin. Ceux qui possèdent un carnet pouvaient bénéficier d’un frais de consultation moindre. En contrepartie, les paysans donnaient au médecin une terre à cultiver. Ils ont même proposé de cultiver sa terre. L’Ordre des médecins était d’accord, enthousiaste même. Nous avons pu mettre en place, grâce à ce projet, vingt médecins dans le Vakinankaratra. Et puis il y a eu cette remarque : donc le coût de la consultation sera de mille ariary par an ? Et si nous ne tombons pas malade, notre argent sera-t-il remboursé ? (rires) Donc vous voyez, il y a comme cela une logique qui vous échappe un peu.

Vous, Bekoto, résident au centre ville d’Antananarivo, près du quartier administratif, vous êtes le porte parole des paysans. Ce n’est pas un peu paradoxal ?

Non parce que je me sers de ma notoriété. Je dis toujours aux paysans : servez-vous de ma notoriété. Et puis, je connais l’élevage, je sais cultiver la terre. Vous ne pourrez pas m’escroquer. Je sais parfaitement la quantité de semence nécessaire à la terre. Et puis je n’ai pas peur d’aller dans les bureaux, je m’habille comme un citadin, je fais office de négociateur.

Combien de temps consacrez-vous au monde rural, et combien de temps restez-vous en ville ?

J’enseigne aussi. J’enseigne la science politique à l’Institut d’études politiques (IEP). Je compte bien enseigner la sociologie rurale. J’aborde la pédagogie de la déconstruction : déconstruire pour reconstruire. Avec les mêmes matériaux, on construit autre chose. Si nous analysons bien les choses, à travers tous les régimes qui se sont succédé depuis Didier Ratsiraka dans les années 70, sur le papier, le développement du monde rural ont suivi les normes. Ce sont les gouvernants, c’est le « Fanjakana », le pouvoir, qui n’a pas suivi la norme.

De quel « Fanjakana » le paysan a-t-il besoin ?

Le paysan a besoin de stabilité, d’un gouvernement qui fait sont travail, qui le fait bien. L’Etat doit accomplir sa fonction régalienne : assurer la sécurité, la stabilité, la santé. Les paysans n’ont pas besoin de projets ni de choses nouvelles. Il a besoin d’accroître sa production et d’augmenter ses biens. A Betafo mais aussi dans le sud, des paysans ont bénéficié d’appui financier. Avec cet argent, ils ont fait des collectes d’arachide, ils ont pu acheter du bétail, ils ont pu construire une maison. Certains ont pu s’en sortir, d’autre un peu moins. A Betafo, on leur a demandé s’ils avaient besoin de plus de fonds. Certains d’entre eux ont dit : Non ! Donnez-en plutôt à ceux qui en ont besoin. Dans une autre région, cela a moins bien fonctionné. Des régions peuvent se suffire à eux même, juste en appliquant le « firaisankina », la solidarité. D’autres ont besoin d’un Etat fort.

Pourquoi ce besoin de porter la parole des paysans ?

J’ai vu que l’offre de développement que l’on propose aux ruraux ne correspond souvent pas à leurs besoins, à leurs demandes réelles. Ce que l’on définit par développement ne correspond pas non plus à leurs réalités. Nous construisons des routes mais les belles routes goudronnées interdisent leurs charrettes, elles amènent les collecteurs, les voleurs. La route en elle-même ne constitue pas le progrès. Il faut que les paysans eux même se structurent avant tout pour recevoir le progrès. Par rapport aux enjeux sanitaires, il faut également tenir compte du fait que les statistiques ne sont pas la vérité. Dans une zone endémique au paludisme, il est possible que les statistiques sur les coups et blessures soient plus importantes. Il n’existe pas de solution unique à la problématique du développement rural.