Editorial Opinions

Un piège à comptes

Les statistiques disponibles parlent d’elles-mêmes : 7 % de la population est familière aux services banquiers. Un des taux les plus faibles du continent africain. Ce, malgré les inaugurations de nouvelles agences presque chaque semaine d’une telle ou telle enseigne présente sur le territoire national. Une véritable concurrence à part entière pour occuper le terrain. Sinon exploiter le terreau où des opulences insoupçonnées gisent, sont enfouies quelque part.
Ceci, dans l’optique et l’espoir de se rapprocher davantage de ces clients potentiels des bleds perdus, peu enthousiastes à franchir le seuil d’une banque. Beaucoup perçoivent ces établissements bancaires comme des endroits inaccessibles, trop propres et aseptisés, mirobolants et luxueux, presque intimidants. Réservés aux nantis de la société, aux gens de bonne société, accueillis aux comptoirs par de belles dames et de messieurs
tout aussi élégants, tirés à quatre épingles. Où il est de bon ton de parler une langue étrangère.
Pourtant, dans leur communication, ces établissements financiers victimes de fausses idées reçues sur eux, ont fait des efforts pour envoyer leurs battages médiatiques en malgache. Avec des visages familiers, si l’on peut dire, pour animer ces annonces qui occupent des pages entières de quotidiens, squattent les panneaux publicitaires, passent en boucle sur les chaînes de télévision. Sans oublier les hommages rendus aux employés méritants. Des compétences malgaches dans leur grande majorité.
Car les banques installées à Madagascar, tout le monde le sait, abritent des capitaux étrangers. Elles appartiennent à de puissants groupes capitalistes, ont leurs maisons mères ailleurs. Couplés à leurs dénominations sociales. Elles apparaissent aux yeux des nationalistes irréductibles, comme de simples filiales, officines efficaces d’un colonialisme d’un autre genre, d’une autre époque. Très performantes, d’une insolente rentabilité, au regard de leurs bilans publiés dans les journaux. Où les résultats d’exploitation affichent des bénéfices nets en milliards d’ariary. Des réalisations qui font naître des interrogations parmi des Malgaches peu instruits, quasi analphabètes mais très fortunés.
Eux-mêmes sont gérants des réseaux financiers parallèles, insensibles aux variations des taux directeurs de la Banque centrale qui visent à comprimer la flambée inflationniste. Par un penchant trop prononcé pour les crédits à tout-va. Ils préfèrent garder leurs avoirs chez eux, le bas de laine traditionnel. Estimant, à tort, que les déposer dans une banque ferait le bonheur de gens qu’ils n’ont jamais vus, qu’ils ne connaissent même pas. Les agios et les frais financiers, des calculs fastidieux d’un système tout aussi complexes, ne peuvent que renforcer leur appréhension. Par ignorance, par méfiance, ils renoncent volontiers aux vertus, aux dogmes de la valeur refuge. Préférant de loin le bas de laine.
À propos de ces crédits, les banques primaires ont tout fait pour « encourager » les ménages en difficulté à s’endetter. Une manne financière providentielle, mais à rembourser sur le court, moyen et long terme. Toutes les occasions sont saisies pour les happer dans l’engrenage infernal des prêts bonifiés par des taux d’intérêts bien rémunérateurs. Vacances, rentrée des classes, fêtes de fin d’année, des mères, des pères, de l’indépendance. Des offres pour les consommations courantes, l’achat de voitures, la construction immobilière viennent renforcer la panoplie déjà impressionnante.
Les formalités et la paperasse administrative y afférentes allégées au strict minimum. Des réponses dans un délai réduit. Les tentations deviennent irrésistibles chez les nécessiteux. Les salariés peuvent en bénéficier. Quotité cessible oblige. Désormais, les retraités sont aussi dans leur « collimateur ». Par l’avancée technologique, et en s’associant avec les fournisseurs d’accès au téléphone mobile et ses multiples applications, tout peut même se conclure depuis son Smartphone. Un véritable portefeuille tactile à portée de main.
Par ces images floues et nébuleuses qui leur parviennent, des Malgaches refusant de rejoindre la marche du progrès, ont une perception erronée des banques. Ce qui engendre un circuit financier informel. Souvent lucratif, à l’abri des impositions fiscales légales. Les usuriers s’y adonnent à cœur joie. Et l’économie nationale peut en ressentir. Une masse monétaire conséquente qui peut être utilisée à bon escient, se fructifie dans l’ombre de
la clandestinité.
D’où l’importance de l’évolution positive du taux de bancarisation du pays. Mais l’autre révélation faite par des autorités monétaires, il y a quelques mois, peut décourager davantage les plus réticents : la prolifération des chèques sans provision. Huit mille pour un montant de 72 milliards d’ariary l’an passé. Faisant des agences bancaires des lieux peu fréquentables. Du moins pour ces crédules dont nous venons de dresser le portrait-robot.
Il se peut ainsi que ces prix flambent dès le début de l’année. Au lendemain des fêtes, ils constitueront le premier dossier chaud sur le bureau du nouveau président de la République. Les gilets jaunes feront-ils tache d’huile à Madagascar? Ces derniers mois, il semble que la résignation l’ait emporté sur toute idée de révolte.

par Eric Ranjalahy