Interview

Père Pedro – «  Avec les indigents, nous avons pu instaurer un oasis de paix et de progrès »

À l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, le père Pedro, icône vivante de la lutte contre la pauvreté, se confesse. Mais avec une vive voix pour que les prétendants à la présidence de la République l’entendent

Dans quelle situation était Madagascar quand vous étiez arrivé ?
À mon arrivée, les valeurs de la culture malgache, comme la solidarité ont prédominé. Et cela m’a même fait décider à  demeurer dans ce pays et de se rallier avec ce peuple malgache. Actuellement, c’est  l’indifférence qui prône, l’égoïsme, le chacun pour soi, les violences en tout genre, le culte de l’argent qui deviennent des maladies contagieuses, gangrenant de l’intérieur la société toute entière. J’ai l’impression, hélas, de ne plus être dans le même pays. J’ai constaté depuis des années, que ce pays va tout droit vers l’abysse de la pauvreté. Et s’y enlisait. Pourtant, jusqu’à aujourd’hui, je ne vois qu’un peuple très accueillant, très intelligent, un peuple qui aime vivre et qui a de la joie dans le cœur mais si miséreux. Cela a fait 47 ans que je suis témoin de la paupérisation à grande échelle de la population. Alors que le pays regorge de ressources naturelles d’une variété exceptionnelle.

En une quarantaine d’années, il n’y a pas eu de progrès sur le plan social, est-ce que le problème du sous-développement serait en passe d’être résolu?
Ce n’est pas un problème de sous-développement, ni de la politique. Les maux émanent de ce manque de netteté et de vérité. Depuis l’indépendance, ceux qui ont dirigé ce pays n’ont jamais servi leur peuple. Ils sont arrivés au pouvoir pour se servir eux-mêmes, non pas pour se soucier des préoccupations quotidiennes des simples gens. Alors, j’ai toujours dit que tous ceux qui ont pris en main la destinée de ce pays, d’une manière ou d’une autre, devaient demander pardon aux Malgaches qu’ils on appauvri au profit des intérêts des petits groupes des nantis. Pardon ! Parce que cette extrême pauvreté n’est pas tombée du ciel, elle était créée, générée, inventée et entretenue, de toutes pièces par les dirigeants successifs. Face à cette injustice, dénoncer n’a aucun sens, nous avons le devoir et l’obligation de faire quelque chose, de faire bouger les lignes comme on dit. Avec Akamasoa, nous avons commencé à travailler au milieu des pauvres pour démontrer que la pauvreté n’est pas une fatalité. Qu’à force de volonté et de détermination, on peut sortir de cet engrenage de l’indigence. Maintenant, cela fait 29 ans que nous luttons contre cette pauvreté qui devient même une épidémie qui frappe de nombreux foyers. On prouve qu’avec les personnes démunies, les enfants, les familles
qui étaient oubliés par la société, nous avons pu instaurer avec eux un oasis d’espérance, de paix et de progrès.
Vous dites quoi mon père, qu’est-ce qui ne vas pas ?
C’est l’être humain qui ne va pas. Je suis un prêtre, pour moi c’est l’esprit qui me fait bouger. Pour d’autres c’est l’argent, le prestige et l’honneur. D’abord, la personne humaine c’est l’esprit. Il y a un proverbe malgache qui dit « Ny fanahy no maha olona », ce qui se traduit, c’est l’esprit qui fait et façonne une personne. Alors, restant dans le domaine de spirituel, et il y aura de la richesse pour tout le monde.

Qu’est-ce qui a manqué aux dirigeants malgaches pour bâtir une cité d’espérance comme vous dites ?
La base c’est la vérité, l’engagement et la volonté de faire. Il ne suffit pas seulement de promettre ou de donner des idées. Il est essentiel de se mouiller, d’aller vers les plus pauvres et rester auprès d’eux. Quand vous les écoutez et leur donnez le nouveau souffle, ils sont capable de se mettre debout et ont confiance en eux-mêmes. D’autres parts, les dirigeants de ce pays manquent aussi des visions. Ils ne créent pas des emplois pour les jeunes de Madagascar. Des jeunes intelligents, dynamique et talentueux, mais dépourvus de débouchés. Alors, il faut chercher des solutions. Il est nécessaire pour la Grande Ile de recevoir et fructifier des nouveaux investissements.

D’après vous, les Malgaches se sont-ils résignés à vivre dans la misère ?
Les Malgaches ne se sont pas résignés. Ils se révoltent vis-à-vis de tous ceux qui arrivent au pouvoir. On dirait qu’ils ne se rendent pas compte de ce qui se passent, et ils n’ont rien appris de ces anciens président qui étaient renversés. À Madagascar, on peut arriver au pouvoir par la force ou par des élections démocratique, mais qu’ils sachent -ces présidents- que s’ils ne font rien pour le peuple, ils seront renversés. Les Malgaches sont paisibles, mais quand ils en ont assez, ils se révoltent, ils agissent et balayent tout ce qui ne leur convient pas.

Vous ne vous découragez jamais ?
Si, mais je peux vite reprendre courage. J’ai déjà connu tant de déceptions que j’aurais pu déjà abandonner depuis longtemps. Mais je ne suis pas là pour chercher la reconnaissance ni les honneurs ni les privilèges. Je suis là pour servir. Des décennies sont nécessaires pour changer la mentalité et l’état d’esprit. Durant les cinq décennies que je m’engage dans cette action, on a très peu avancé. C’est un long combat.

Propos recueillis par Rakotoarisoa Fredo. Tojo Razafindratsimba