Editorial

Entre tellement et rien

Madagascar regorge de sites et d’endroits insoupçonnés qui valent le détour. Des produits autres que ceux des îles voisines. Inédits par rapport aux savanes africaines, leurs redoutables prédateurs aux griffes acérées et leurs proies. Des reportages publiés dans des magazines spécialisés ou diffusés sur des chaînes internationales de télévision attestent ces indéniables atouts. Mais, aussi incompréhensible que cela puisse paraître, la Grande île arrive à peine à intéresser les visiteurs. Pas plus de 300 000 dans le meilleur des cas. Maurice arrive à « happer » 1 300 000 par an, presque le même nombre que ses habitants.
Bien sûr, l’instabilité politique permanente, avec ses cortèges de heurts et de malheurs, les images insoutenables des vindictes populaires qui ont fait le buzz sur la toile, les effroyables bilans de maladies moyenâgeuses qui sévissent encore aujourd’hui, ont fait fuir les touristes les plus amoureux de Madagascar. Qui peut faire valoir aussi sa faune et sa flore, avec un taux d’endémicité exceptionnel.
Mais cette faible fréquentation s’explique aussi par d’autres facteurs. Tels infrastructurels. Pour ne citer que l’exemple de l’aéroport d’Ivato où le délai pour récupérer les bagages et le contrôle d’usage fait perdre autant, sinon plus, de temps aux passagers que la durée du voyage elle-même. Ses problèmes caractéristiques d’un pays en « voie de sous-développement » sont en passe d’être résolus. Le régime HVM a compris qu’il était impératif de commencer par l’extension et la rénovation de ces structures essentielles, primordiales avant de penser à autre chose. Auparavant, plusieurs séminaires, colloques, conférences-débats, symposiums ont été organisés sur le tourisme et les activités gravitant tout autour. Avec de belles résolutions, sans lendemain, conclues par de somptueux cocktails, comme il est de coutume dans ces circonstances immuables. Dispendieuses et infructueuses.
Depuis les travaux effectués par le consortium Ravinala Airports à Ivato et à Nosy Be, une nette amélioration des services offerts à ces deux principales entrées du pays est attendue dans les mois à venir. Même si la concession
de vingt huit ans pour leur exploitation, accordée à Ravinala Airports par l’État malgache, chagrine encore quelques esprits épris de nationalisme économique, un concept souvent improductif, ces innovations vont avoir des impacts positifs sur la relance du tourisme, amorcée depuis des années sans atteindre sa vitesse de croisière.
Peut-être que ces perspectives encourageantes dans le court terme, les chantiers ouverts par Ravinala Airports avancent à grands pas, ont incité des géants de l’hôtellerie à s’implanter dans la capitale. Pourtant, Antananarivo a toujours été étiquetée comme un simple lieu de passage. Les touristes n’y trainent pas trop les pieds et sautent sur la première occasion pour partir vers les villes côtières, humer l’air vivifiant de la mer, laissant derrière eux le misérabilisme ambiant.
Dans ses projections, le « Fisandratana 2030 », dans le volet tourisme, proposé par Hery Rajaonarimampianina, une des options envisagées a été présentée de façon assez cohérente. Puisqu’il est encore difficile de faire venir de nombreux touristes, pourquoi ne pas les retenir le plus longtemps possible pour qu’ils dépensent davantage? Mais pour cela, il faudra leur offrir des passe-temps ou de divertissements intéressants. Comme la visite des musées. Un motif valable pour la reconstruction du Palais de la Reine. Mais son état de désolation est aussi une curiosité authentique. Les Italiens, des maîtres de l’art architectural, n’ont jamais pensé à redresser la Tour de Pise, inclinée et pouvant tomber à tout moment.
Mais d’autres considérations peuvent handicaper cette embellie dont les contours commencent à se dessiner. D’abord cette impression de désordre général par ces marchands ambulants qui squattent rues et trottoirs. Ils amènent avec eux des tonnes d’immondices. Et que peuvent penser des étrangers, attablés sur la terrasse d’un café huppé, habitués aux codes barres et aux traçabilités de tout ce qu’ils mangent, de ces gros bras, imbibés de sueur, avec leurs haillons, transportant des viandes de porc, sur des brouettes tout aussi insalubres.
Ces détails peuvent avoir de graves conséquences sur le tourisme. Après une telle expérience des plus désagréables, vont-ils encore avoir de l’appétit quand ils vont goûter aux spécialités culinaires locales? L’hospitalité légendaire des Malgaches va en pâtir.
Ensuite, le budget alloué aux actions de promotions est jugé insignifiant par les professionnels de la filière. Des pays comme le Rwanda ou la Malaisie ne lésinent pas sur les moyens financiers pour faire miroiter leurs destinations. Au point d’estampiller l’invitation « Visit Rwanda » sur les maillots des équipes de la Première League anglaise. Quatre d’entre elles vont disputer les finales de deux coupes européennes, c’est dire la pertinence du choix des responsables rwandais dans leur visée marketing. Faut-il rappeler que le tourisme est un marché mondial à conquérir ? D’où l’obligation de chercher des niches encore mal exploitées. Comme le vivier chinois. Personne ne viendra pour les beaux yeux des pauvres Malgaches, sans savoir où ils vont mettre leurs pieds.
Enfin, l’insécurité toujours préoccupante. Des efforts ont été consentis par l’actuel régime, mais il suffit que le ministère des Affaires étrangères d’un pays quelconque classe Madagascar parmi les zones à risque pour que
les voyageurs potentiels rebroussent chemin et aillent voir ailleurs. Quoi qu’il en soit, une synergie des actions des principaux acteurs du tourisme se met en place peu à peu. Ce qui est de bon augure pour la haute saison à venir.
La Foire internationale du mois prochain sera un baromètre intéressant pour palper le pouls du tourisme malgache, à la recherche d’une notoriété naissante. Il semble que tous sont convaincus que le tourisme, une industrie non polluante, peut assurer l’émergence de Madagascar.

par Eric Ranjalahy