Interview

Kemba Ranavela – « On doit lever le voile sur l’hypocrisie en parlant de l’avortement »

Kemba Ranavela a mille vies. Mais elle se décrit comme étant chroniqueuse, animatrice littéraire et elle fait partie du mouvement pro-choix Nifin’akanga qui milite pour la dépénalisation de l’avortement. Elle explique ici l’enjeu de ce combat Propos recueillis

Parlez-nous d’abord de ce mouvement, Nifin’akanga auquel vous adhérez

Nifin’akanga est un mouvement participatif, féministe, qui lutte contre toutes formes de violence faites aux femmes. Et on s’attaque, pour commencer, à la dépénalisation de l’avortement. Parce que nous considérons que c’est une porte d’entrée qui nous permettra de lutter contre l’ensemble des maux qui font que la vie de beaucoup de femmes de
Madagascar est un enfer. Notre mouvement est pro-choix. On estime que les femmes ont le droit de choisir l’option qui leur va le mieux et qu’elles ont le droit d’avorter en toute
sécurité sans craindre pour leur santé physique ou
risquer des représailles judiciaires.

En choisissant de nommer votre mouvement Nifin’akanga, vous jouez aussi sur les mots

Littéralement, nifin’akanga désignent les dents de la pintade. Mais c’est surtout une plante traditionnelle qui est connue pour être une plante abortive. Elle est utilisée par celles qui n’ont pas accès aux médicaments modernes, mais elle est connue dans tous les milieux. Donc effectivement, c’est une boutade, de l’ironie pour dénoncer l’hypocrisie ambiante car finalement tout le monde sait de quoi on parle. Le mot fait également allusion à l’expression française « quand les poules auront des dents ». Nous estimons qu’il est temps de s’attaquer au problème.

Le mouvement est pro-choix dites-vous. Votre combat est-il le même que celui en Occident, qui implique l’émancipation de la femme ?

Le mouvement étant féministe, nous militons pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Mais s’agissant de l’avortement, il est surtout question de l’égalité des droits entre toutes les femmes, privilégiées ou venant de milieux défavorisés. Le pays n’a pas ratifié le protocole de Maputo de 2003 (de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples). Vous parlez de l’Occident, mais à Madagascar, s’agissant de l’avortement, la situation est pire que ce que l’Europe peut connaître car nous avons aussi le problème des grossesses précoces. Des petites filles de 10, 11 ans sont impliquées. Le problème est donc beaucoup plus vaste.

Avez-vous des chiffres ?

Il n’y a pas de chiffres officiels. L’interruption de grossesse étant illégale, on ne peut pas savoir combien de femmes avortent réellement. Ce que l’on sait, c’est le nombre de femmes qui arrivent aux urgences parce qu’un avortement s’est mal passé. Une enquête effectuée par Gastineau et Rajaonarisoa en 2010 fait état de 75 000 avortements par an soit 1 avortement pour 10 naissances. On manque de données alors que c’est un problème de santé publique majeur.

Donc le problème est lié à la grossesse précoce …

Pas seulement. Il concerne la femme de quarante ans qui ne veut plus avoir d’enfant, parce qu’elle se retrouve avec une cinquième grossesse qu’elle ne peut plus assumer. Cela concerne aussi une femme enceinte qui a peur de se retrouver démunie parce que le conjoint, le mari ou le compagnon menace de partir. C’est pourquoi nous parlons de choix parce que toutes les femmes n’ont pas envie d’avorter. Nous ne sommes pas là pour dicter leur choix. Mais si elles doivent le faire, qu’elles le fassent dans des conditions sécurisées. Une résolution de l’ONU votée en 2016 le stipule clairement.

Au lieu de promouvoir la dépénalisation de l’avortement pourquoi ne pas privilégier la planification familiale ?

L’une ne va pas sans l’autre. La loi sur le planning familial est un progrès mais les femmes n’ont pas toutes les mêmes accès aux soins de santé et de contraception. Si une femme se fait avorter dans un centre de santé, il faut qu’elle en ressorte avec un contraceptif adapté à sa situation, pour que cela ne se reproduise plus. Nous disons avortement pour que ça choque. En malgache c’est encore pire parce qu’on dit « fanalan-jaza ». Enlever un enfant du ventre de sa mère, c’est horrible. Le terme plus approprié est interruption volontaire de grossesse.

Ne craignez-vous pas que l’on reproche à ce mouvement d’avoir des préoccupations, finalement, de privilégiés en mal de causes à combattre ?

Il ne s’agit absolument pas de cela. Je le répète, toutes les femmes, de toutes les couches sociales, sont concernées par cette problématique. Tout le pays est concerné. Ce n’est pas parce que ce mouvement est né dans la capitale que cela se réduit aux Tananariviens. Nous allons d’ailleurs continuer à organiser des rencontres et des débats en province. Il s’agit d’un débat national.

Dans la tradition malgache
s’il y a problème au niveau
de la grossesse, on va sauver la femme plutôt que l’enfant

L’interruption de grossesse étant illégale on ne peut pas savoir combien de femmes avortent
réellement

A quel moment-vous êtes-vous dit qu’il fallait en parler ?

C’est un sujet qui tient à cœur personnellement les membres déjà. Mais après que le Sénat ait refusé en décembre 2017 de légaliser l’avortement thërapeutique, nous avons décidé de réagir car c’est trop grave. Trop de femmes meurent pour cela.

Ceux qui sont contre l’avortement disent que c’est une porte ouverte à tous les excès. Que répondez-vous ?

Nous pensons, au sein du mouvement, que c’est de l’hypocrisie. C’est oublier la réalité. Parce qu’il s’agit d’une pratique courante. Le mot nifin’akanga ne nous vient pas d’ailleurs. C’est une plante traditionnelle malgache. C’est une pratique qui se fait, qui se sait ,mais on fait comme si de rien n’était. Celles qui ont les moyens ont recours à des médecins dans l’illégalité. Mais la plupart le font dans des conditions désastreuses. Un autre point que beaucoup ignorent est que l’on emprisonne réellement des femmes pour cela. En visitant neuf prisons l’année dernière, Amnesty International a constaté que deux femmes ont été emprisonnées pour avoir avorté ou avoir été complices d’avortement.

Là où commence le droit s’arrête la mo-rale ?

Nous ne sommes pas sur le champ de la morale. Quand on parle d’ « assassinat », « d’infanticide », quand on se demande « où commence la vie ? », … ce sont des arguments et des questions que l’on peut entendre. Mais nous n’entrons pas dans ces considérations. A titre individuel, bien sûr, personne n’est obligé d’avorter mais nous considérons qu’une femme qui n’est pas en mesure d’assumer une grossesse, d’assumer un enfant qui va naître, doit pouvoir avoir le choix d’interrompre cette grossesse. Dans les pays où la dépénalisation de l’avortement a été effectuée, le nombre d’avortement n’a pas augmenté. Elle a au contraire permis de réduire de manière significative le nombre de décès.

Comment expliquer que l’avortement soit une pratique courante à Madagascar ?

Dans la tradition malgache, s’il y a problème au niveau de la grossesse, on va sauver la femme plutôt que l’enfant. Parce qu’une femme pourra refaire d’autres enfants. Dans le monde chrétien de l’Europe, en cas de problème au niveau de l’accouchement, on demandait l’avis du père. Mais on pouvait aussi décider de sauver l’enfant. Puis sur la tradition malgache s’est greffée une morale chrétienne.

Alors où en sommes-nous ?

Et bien justement, il y a conflit entre les deux. Dans la vie de tous les jours, je pense que les Malgaches sont tiraillés entre cette tradition et la morale chrétienne. Je prends comme exemple le famadihana où des familles décident que, parce qu’elles sont chrétiennes, elles ne peuvent plus honorer leurs ancêtres comme on leur a appris à le faire. Pour moi la question de l’interruption de grossesse est dans cette problématique spécifique à Madagascar. C’est là où considérer le droit devient intéressant. Le droit est pour tout le monde et donne le choix.
Lors d’un débat, un de vos panélistes s’est désisté parce que sa hiérarchie l’a menacé d’excommunication. Dialoguer avec les religieux est le plus grand des défis ?

Il est vrai que sur les hautes terres centrales, la population est très christianisée. Les religieux se sont en effet prononcés officiellement contre l’avortement. Ils peuvent défendre leurs arguments mais nous estimons aussi que la société civile a le droit de parler. Nous pensons qu’il faut écouter toutes les voix. C’est précisément le but des rencontres que nous organisons. Avortement, parlons-en ! Voilà pourquoi nous avons invité un homme d’église lors du débat que nous avions organisé dernièrement à la Maison Jean Laborde. Le prêtre, à titre personnel, était d’accord pour participer. Il pouvait parler de sujets tels que la violence faites aux femmes par exemple mais sa hiérarchie ne l’a pas autorisé à parler de la dépénalisation de l’avortement. Cela ne fait pas partie, on va dire, de ses prérogatives. Il aurait été hors du cadre dans lequel il pouvait s’exprimer.

Comment convaincre dans une société finalement ultra-conservatrice ?

Déjà lever le voile sur l’hypocrisie. Nous ne parlons pas d’une chose extraordinaire ! C’est un tabou dans les discours mais pas dans la pratique. Alors que la santé de beaucoup de femmes malgaches est en jeu. On considère que la pénalisation de l’avortement est une violence faites aux femmes. Elles sont contraintes de choisir la voie de l’illégalité, dans des conditions non sécurisées. Et cela conduit à des conséquences désastreuses ayant des répercussions sur leur santé et pouvant même conduire à leur décès. Dans le cadre d’une loi qui lui permettrait de le faire, une femme pourrait aller à l’hôpital ou dans un centre de santé de base, être assistée d’un médecin qui pourrait pratiquer cet acte dans des conditions sanitaires correctes. Ce qui lui permettrait, quand elle est prête, d’avoir un enfant qu’elle aura vraiment désiré. Le mouvement Nifin’akanga se donne comme objectif que l’interruption de grossesse soit dépénalisée en 2023. Que ce soit inscrit sur l’agenda des politiques.

par Rondro Ramamonjisoa. Photos : Tojo Razafindratsimba