Actualites Culture

Dr Pelerin Alice Ranorojaona- Pionnière de la « joroterapia »

Médecin de formation, la Dr Pelerin Alice Ranorojaona a présenté une thèse d’anthropologie le 10 septembre à l’Université du Moufia à Saint-Denis. Elle a défendu ses recherches sur la « joroterapia »

Entre la science et la tradition. Marier la médecine conventionnelle à la traditionnelle a été le défi lancé par la Dr Pelerin Alice Ranorojaona. Elle y a réussi grâce à ses recherches sur le fond de la culture malgache. Il y a dix ans, elle a traversé Madagascar à pied de Ramena à Antsiranana jusqu’à Taolagnaro, soit une distance de 2 250 kilomètres. « Ce voyage m’a permis de constater l’impact délétère de déculturation et d’acculturation secondaire au passé d’esclavage et de colonisation chez certains Malgaches, qui ont perdu le sens de ces rites funéraires qui servaient à nos ancêtres à remettre de l’ordre dans leurs rapports avec les morts après le désarroi causé par la disparition d’un membre de leur famille. D’aucuns se permettent de juger et de condamner ces pratiques ancestrales, comme certaines personnes étrangères à cette culture qui les ont clouées au pilori, en les qualifiant d’idolâtrie, de superstition, ou de croyances barbares. Arguant l’aspect économique, certains sont arrivés à les interdire, faisant croire qu’elles sont contraires aux religions importées et qu’elles sont à l’origine de la pauvreté ou en sont un facteur aggravant », explique-t-elle.
Diagnostiquer les patients, analyser leurs maladies du point de vue médical résument son travail en tant que médecin. Toutefois, il existe certaines maladies méconnaissables par la pratique biomédicale, dont les origines et manifestations restent inexplicables.

Relèvement
La société l’associe aux croyances telles que la sorcellerie, la malédiction, ou encore la possession. « Ces pathologies sont en rapport avec des souffrances dans l’histoire de l’intéressé(e), voire dans celle de ses ancêtres. Selon cette démarche, il existe dans la réalité d’une consultation médicale une partie organique du ressort de la biomédecine et une partie symbolique qui relève du domaine de l’anthropologie, la science de l’humain, dans son sens le plus vaste », poursuit-elle.
Elle a alors commencé à établir le lien entre les maladies, l’état du patient, son passé et ses racines, d’où « joroterapia » qui signifie soigner avec la quête de sens. La thèse qu’elle a soutenue consiste en un plaidoyer pour la redécouverte du sens profond de la culture malgache.
La Dr Ranorojaona innove ainsi avec « Joroterapia » en s’inspirant des mots « joro », « teraka » et « pia ». Scientifiquement parlant, cette thérapie par le « joro » va dans le sens de la renaissance. « Joro », racine de « mijoro » désigne le geste de se relever et évoque aussi le rite de passage utilisé à Madagascar dans de nombreuses circonstances, dont, celle pour apaiser des souffrances passées. « Tera » vient de « teraka », qui veut dire « né de », et « pia » désignent les douleurs des tranchées correspondant aux contractions de l’utérus après l’accouchement. Le tout véhicule l’idée de se relever et de renaître après une souffrance.

sensibilisation
Cette anthropologue voudrait inciter les Malgaches à repartir à la redécouverte des trésors profonds enfouis dans sa culture. Elle applique une démarche thérapeutique originale qui s’appuie sur l’histoire personnelle et familiale de l’intéressé (e). Elle utilise le génosociogramme, un outil de psychogénéalogie qui analyse les événements sur plusieurs générations, à partir de ce que la personne sait de son histoire. « Joroterapia » permet alors de donner du sens à la maladie, en particulier, chez des malades chez qui la médecine n’a rien trouvé, et de ce fait, leur permet de guérir ou d’aller mieux. « Elle participe à réunifier la personne parfois morcelée par les traumatismes de son histoire, à la renouer avec ses racines sans renier sa religion ni son essence profonde. Elle présente simultanément un intérêt à l’échelle individuelle et collective », renforce-t-elle.
« Joroterapia » se définit comme une recherche sur le statut d’humain, être de lien et de symbole, qui veut établir un espace commun pour l’anthropologie et la médecine afin de soigner au mieux, à partir de la lucarne culturelle malgache, et mettre en lumière ainsi certains aspects incompris. Son autre originalité est de traiter du difficile sujet de l’interdisciplinarité et de la transdisciplinarité.

 

Par Farah Raharijaona et Ricky Ramanan
Photos : Joël Pelerin