Interview

Jean-Louis Andriamifidy – « Être directeur général du Bianco un sacerdoce »

Troisième Directeur général du Bureau indépendant Anti-corruption (Bianco) depuis 2004, le magistrat de 1er grade Jean-Louis Andriamifidy arrive au terme de son mandat de cinq ans. Durant son mandat, cette agence anti-corruption a fait un pas dans la lutte contre la corruption, pour ne pas dire que l’homme a bel et bien incarné ce combat

Vous terminez cette année votre mandat. Quelle est votre impression générale ?

Ayant prêté serment le 23 juin 2014 en qualité du Directeur général du bureau indépendant anti-corruption (Bianco) pour un mandat de cinq ans non renouvelable, je quitterai ma fonction le 23 juin prochain avec un sentiment serein d’avoir réalisé ce que j’ai pu faire, tenant compte des moyens à ma disposition, qu’il s’agit des moyens matériels, financiers et humaines ainsi que des dispositifs règlementaires.

Êtes-vous satisfait de votre mandat ?

À l’opinion et à vous d’en juger ! Afrobaromètre dans sa dernière enquête montre que 87% de la population affiche un certain degré d’optimisme sur la réaction de notre organe. En tout cas, je suis serein. J’affirme avec modestie que le Bianco, mis en place en 2004, en charge de la mise en œuvre de notre stratégie nationale de lutte contre la corruption (SNLCC) a effectué une avancée dans la lutte contre la corruption durant mon mandat. Je la qualifie d’un éveil de l’organe, après une décennie de léthargie qui a plongé notre pays dans la pauvreté. Mais cela n’a pas été facile. Je me considère avoir concrétisé ma déclaration lors de ma prestation de serment, comme quoi le temps de l’impunité est révolu. Par ailleurs, le Bianco a, en 2016, amélioré le volet de communication en
informant périodiquement le public de nos réalisations, au nom du principe de
redevabilité.

Vous dites que ce n’était pas facile, comme si vous me signaliez qu’il y a eu des pressions, et comment avez-vous contourner cela ? Êtes-vous réellement indépendant ?

Je réitère que ce n’est pas simple comme une lettre à la poste. Mais le critère de ma nomination me conforte dès le début. J’ai été choisi suite à un appel à la candidature d’un comité ad hoc de sélection. Le comité a d’abord, retenu cinq personnes sur dix candidats et j’ai figuré sur les trois noms proposés au président de la République après entretiens auprès des neuf membres du comité. Ce respect intégral de la loi dans ma nomination, contrairement à celui de mes deux prédécesseurs est un gage d’indépendance et de confiance pour moi. De plus du mandat impératif, le DG du Bianco ne peut être révoqué que par une faute grave et justifiée par le Comité de la Sauvegarde de l’Intégrité (CSI). Quoi qu’il en soit, être DG du Bianco pour un pays en mal de gouvernance comme Madagascar, c’est un sacerdoce ! Il faut le dire aussi que c’est un choix. Sans une volonté ferme, on ne peut pas espérer de résultats concrets dans la lutte contre la corruption.

Vous avez osé en arrêtant en 2017 Mme Claude Razaimamonjy. Son patron, l’ancien président Hery Rajaonarimampianina ne s’est –il pas intervenu ?

Soyons honnêtes. Certes la mauvaise gouvernance caractérise le régime précédent, mais jamais l’ancien président a fait pression sur mes actions. Sur l’affaire dont vous parleriez, nous n’avons fait que nos missions. Les inculpations de détournements de derniers publics, de corruption et de favoritisme dans l’attribution des marchés publics sur cette femme d’affaires sont avérées et si on n’agit pas, parce qu’elle est proche du président, à quoi sert le Bianco ? Cet acte reflète explique en partie la témérité dont a fait preuve mon équipe dans le traitement de ce dossier. Mon équipe œuvre avec volonté, en toute indépendance et dans le respect de l’éthique professionnelle. Plus, la dame a été convoquée à plusieurs reprises mais n’avait pas donné réponse! Rappelez-vous que ces genres de détournements engendrent d’énormes préjudices financiers à l’État et deviennent un blocage énorme de développement du pays.

L’arrestation de Claudine Razaimamonjy paraît être un bon début. Car il y a eu après des hautes personnalités comme le Conseiller spécial de l’ancien président Mbola Rajaonah et le grand opérateur de bois de rose Eddy qui sont emprisonnés. Et pourquoi le BIANCO est muet sur le cas de l’ancien Premier ministre qui est ministre de l’Intérieur dans l’affaire de Claudine ?

Il paraît que vous ne suivez pas bien l’affaire. Le Bianco n’est pas muet du tout. C’est une grande première qu’on a pu mettre la main sur une personnalité très proche d’un chef d’État et nous nous réjouissons de cela. Ce qui dit que l’enquête se poursuit : l’ancien ministre des Finances a été déjà entendu, y compris l’ancien Premier ministre qui répondait à notre convocation au Bianco.

Et pour l’ancienne ministre de la Justice dans l’affaire de corruption sur le concours d’entrée à l’Ecole Nationale de la Magistrature ?

Le dossier est déjà déféré au Pôle anti-corruption après les investigations du Bianco. Mme la ministre a été entendue. Je ne vous cache pas que cela nous a mis du temps pour arriver à ce que Madame la ministre de la Justice accepte d’être enquêtée. Il a fallu un déplacement personnel du DG et de multiples négociations ; mais l’essentiel c’est qu’elle a accepté. Cela m’affecte un petit peu, car je suis un magistrat, mais la loi, c’est la loi !

On a l’impression que le Bianco traque les membres de l’ancien régime ….

C’est faux. L’affaire Mbola Rajaonah comme celle d’Eddy dataient durant la période de l’ancien président. N’en déplaisent à bon nombre de politiciens et autres personnalités, mais le Bianco n’est pas une arme politique. Je m’explique. Le Bianco surveille et poursuit ceux qui disposent des pouvoirs et utilisent ceux-ci à des détournements ou des abus. Pourquoi taxer l’agence de faire le jeu de l’opposition ; alors qu’elle ne fait que sa mission traquant les auteurs de détournements de deniers publics et autres abus d’autorité, qui ne sont imputables dans la plupart des cas, qu’aux responsables étatiques détenteur du pouvoir politique ?

Par rapport à vos prédécesseurs, vous marquez donc de bonne note

Contrairement aux mandats de mes prédécesseurs qui ont des problèmes pour auditionner des hautes personnalités ; durant mon mandat l’organe anti-corruption a pu enquêter sans résistance particulière des élus (maires, parlementaires et sénateurs), ministres, magistrats, et autres hauts fonctionnaires. On peut aussi estimer que les résultats obtenus par le Bianco de ces derniers temps résultent aussi en partie de la permission que la nouvelle loi 2016.020 sur la lutte contre la corruption. Celle-ci a mis en place toutes les instances de Pôle Anti-corruption mais a permis aux investigateurs d’user des techniques d’investigations spéciales qui ont été utilisés dans les investigations de certains grands dossiers.

la lutte anti-corruption
s’inscrit dans la durée.
Il est utile d’avoir de la patience et de la perséverance

Le nouveau régime mise sur la lutte contre l’imputé. Qu’est ce qui manque, d’après vous, dans cette lutte contre la corruption ?

J’insiste à la volonté politique. Selon les propos de Jennifer Cook du HYPERLINK https://www.csis.org/programs/africa-program »Programme Afrique au Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) à Washington ; « la volonté politique est l’incitation à donner suite aux engagements déclarés et aux lois », Il ne suffit pas seulement d’avoir une vision, d’avoir une stratégie, encore faut-il passer à l’action, de son propre gré, et non à la suite d’une incitation ou d’une interférence extérieure (opinion publique, bailleurs de fonds, communauté internationale) Il nous manquait encore cette volonté politique.

Vous critiquez donc le nouveau pouvoir ?

C’est votre interprétation. Pour avancer, j’insiste et persiste qu’il faut une volonté politique. Je formule ma réponse par des questionnements. Comment interpréter la volonté politique d’un responsable qui est réticent à des actions visant à lutter contre la corruption dans son département, ou même, qui s’oppose à des actes d’enquête censés assainir la gestion des affaires publiques dans l’un de ses services? Comment peut-on encore penser que des responsables d’un concours administratif (qui sont des hauts commis de l’État) ne puissent pas organiser un concours transparent et crédible sans l’aide du Bianco qui, en définitive, surveille les membres du jury et non plus les candidats ? Comment peut-on comprendre que le 1er responsable d’un département ministériel estime juste le système de quota (politique, ethnique) dans le cadre d’un processus de recrutement en violation du principe constitutionnel d’égalité de tous les citoyens?

À part cela, quelles sont vos suggestions concrètes à votre fin de mandat ?

Je serai bref et clair. Deux changements s’imposent sur la législation. Premièrement, il importe de rénover une partie de la Constitution sur la Haute Cour de la Justice en rajoutant la phrase « sauf pour les infractions en matière de corruption » pour dire que les hauts dirigeants seront jugés comme tout le monde auprès des Pôles Anti-corruption en cas de corruption. Deuxièmement, les parlementaires n’ont pas voté la loi sur le recouvrement des avoirs illicites. Ils ont traîné alors que c’est important dans la lutte contre la corruption. Comme le président de la République a le pouvoir de légiférer par ordonnance, j’ai l’insigne honneur de lui proposer de prendre une ordonnance sur le recouvrement des avoirs illicites.

Que fera Jean-Louis Andriamifidy après le Bianco ?

Ah ! Je suis et reste un fonctionnaire de la République militant pour une vie meilleure et plus juste pour notre cher pays béni du Dieu de différentes richesses. Ce que j’accélère en ce moment, c’est de boucler tous les dossiers sensibles en instance au Bianco, comme les abus de pouvoir, détournements et affaires EVASAN fictives.

Propos recueillis par Eric Ranjalahy. Photos Mamy Maël