Interview

Coralie Gevers – « La Banque mondiale et l’IEM sur le même diapason »

Quelques jours après avoir accompagné le président de la République Andry Rajoelina dans le sud, la Country Manager de la Banque mondiale Coralie Gevers s’est exprimée sur ce que sera la relation entre l’institution de Bretton Woods et le nouveau régime.
Elle a indiqué que la Banque ne déroge pas à sa mission qui est de réduire la pauvreté et assure rester aux côtés du gouvernement qui d’après elle a une volonté d’aller de l’avant

L’aide internationale représente une grande partie du budget de l’État pourtant Madagascar fait partie des pays pauvres qui n’en reçoivent pas assez. Pouvez-vous expliquer cela ?

C’est vrai que Madagascar fait partie des pays qui ne reçoivent pas beaucoup d’aides par habitant. Il y a quelques années lorsque nous avons aidé à organiser la conférence des bailleurs et des investisseurs à Paris en décembre 2016, le seul pays qui recevait moins d’aide par habitant était la Corée du Nord. Depuis, il y a eu un peu de progrès. On sait que le montant de l’aide a augmenté mais cela reste très faible surtout par rapport au très haut taux de pauvreté à Madagascar. Il n’y a jamais vraiment eu d’étude sur les raisons pour lesquelles l’aide est aussi faible. Certaines hypothèses avancent le fait que Madagascar est une île qui n’exporte peut-être pas ses problèmes contrairement à d’autres pays d’Afrique ou du Moyen Orient à l’origine de la crise de l’immigration en Europe.

D’autres motifs?
L’autre éventuelle raison c’est que Madagascar n’ait jamais eu de conflit très violent. Il y a eu des crises mais pas de fortes violences avec beaucoup de victimes. Madagascar n’a pas eu non plus de terrible famine comparable à d’autres pays. C’est quelque chose pour laquelle il faudrait plutôt se réjouir mais cela ne veut pas dire que Madagascar n’a pas besoin d’aide. C’est entre autres pour cela qu’au niveau de la Banque mondiale, nous avons fortement augmenté notre aide au cours de ces quatre dernières années et nous comptons continuer à des niveaux similaires dans le futur parce que nous pensons que le pays en a besoin. L’aide de la Banque mondiale est en fait déterminée par des critères objectifs comme la taille de la population, le PIB par habitant, le taux de pauvreté mais aussi la capacité de l’État à gérer les financements. Il ne s’agit pas seulement du financement de la Banque mondiale mais aussi du financement public, c’est-à-dire, de l’efficacité de l’Etat dans la gestion de ses propres ressources.

Il y a une partie de la classe politique qui critique les aides notamment sur leur efficacité, arguant qu’elles ne se ressentent pas au niveau de la population. Quel commentaire faite-vous par rapport à cela ?
Au niveau microéconomique, j’ose espérer que cela se ressent. À la Banque mondiale par exemple, nous finançons avec le gouvernement les Pôles intégrés de croissance avec des investissements à Fort-Dauphin, Nosy-Be, Tuléar et Antsiranana. Je pense que si vous allez à ces endroits, ils vont vous dire qu’ils les voient les financements. Ils en sont très conscients. Quand vous regardez le projet de transfert monétaire de protection sociale qui assiste 150 000 familles les plus vulnérables à Madagascar, ils le ressentent. Vous allez dans le sud aujourd’hui, voir ce que le programme Fiavotana fait en matière de transfert monétaire comme réponse à la crise, ils le ressentent. Nous faisons des évaluations d’impact et nous pouvons démontrer que les familles qui bénéficient du programme ont une meilleure nutrition, s’alimentent mieux que les autres familles, ont pu reconstituer un stock de petit bétail, envoient leurs enfants à l’école plus que les autres et ont accès au centre de santé plus que les autres familles. L’aide fonctionne à Madagascar. Par contre est-ce qu’on voit les impacts au niveau macroéconomique ? Je ne sais pas. En tout cas, une partie de la croissance vient des projets d’infrastructures qui sont financés entre autres par les bailleurs de fonds. Il faut savoir que presque la moitié de l’investissement public pour le moment à Madagascar est financé par les bailleurs de fonds. Sachez aussi que nous ne mettons pas notre logo partout. L’important, ce n’est pas que l’argent vienne d’un bailleur, c’est surtout que l’État démontre sa capacité à délivrer un service à sa population et à investir. L’État doit pouvoir montrer aux citoyens qu’il est présent.

Lors du débat du second tour, l’approche par rapport aux partenaires techniques et financiers a divisé les deux candidats. Le Président élu avait affirmé avoir pu tenir le pays à flots malgré l’absence d’aides. Quel genre de relation allez-vous entretenir avec le nouveau régime ?
Avant que la période électorale ne commence, la Banque mondiale avait présenté sa position qui est celle que nous avons dans tous les pays à savoir que la Banque mondiale ne s’engage pas dans la politique politicienne. Nous nous engageons dans la politique économique. Nous serions aux côtés de tout gouvernement qui émergerait d’un processus constitutionnel. La constitutionnalité n’est pas déterminée par la Banque mondiale mais déterminée par le pays. Nous sommes heureux de voir que le processus constitutionnel a eu lieu à Madagascar et que nous avons eu une alternance démocratique qui s’est faite dans l’apaisement. Nous nous réjouissons surtout pour le bien du pays et des investissements. C’est une bonne chose pour l’économie et cela donne une chance à la réduction de la pauvreté.

Autrement dit ?
Nous sommes aussi heureux d’être aux côtés d’un gouvernement qui a une volonté d’aller de l’avant et de stimuler le développement de l’île, de réduire la pauvreté, et d’être inclusif. Il faut se rendre compte que le plus grand défi à Madagascar est probablement celui de l’inclusivité. Le pays a maintenant un taux de croissance relativement sain mais il est vrai qu’une large partie de la population ne voit pas les bienfaits de cette croissance.

Sur quelles orientations?
C’est pour cela qu’il faudra un engagement vers une plus grande inclusivité avec de meilleurs services sociaux de base pour tous les Malgaches mais aussi leur donner de meilleures opportunités économiques, que ce soit à travers des investissements en infrastructures, des investissements pour les aider à améliorer la productivité de leurs activités économiques ou en leur donnant accès au marché. C’est là-dessus que le nouveau gouvernement se focalise et il peut être rassuré que nous sommes à leurs côtés.

Il faudra se rendre compte que le plus grand défi
à Madagascar
est probablement
celui de l’inclusivité

En se référant au document de l’Initiative Emergence Madagascar (IEM), on remarque que la part des bailleurs de fonds dans le financement du développement n’est pas aussi important que dans les précédents régimes. Dans quel cadre la Banque mondiale pourrait-elle intervenir ?
Nous avons déjà un cadre de partenariat qui est en place avec Madagascar dans lequel nous nous focalisons sur la mission de la Banque mondiale qui est de réduire la pauvreté et nous le faisons en soutien à la politique du gouvernement. Nous nous focalisons en particulier sur l’amélioration de la résilience des ménages et des communautés, en soutenant entre autres les investissements dans le développement humain en santé et éducation, dès la plus jeune enfance et aussi en soutenant une plus grande décentralisation à Madagascar. L’idée est de s’assurer que les communes puissent délivrer des améliorations en petits investissements et en services auprès de leur communauté. Le deuxième aspect où on continue à être engagé, c’est celui de la promotion de la croissance inclusive, tout d’abord avec une bonne gestion macroéconomique. Madagascar est justement connu et reconnu pour sa bonne gestion macroéconomique.

Mais des efforts sont à consentir ?
Cela implique tout d’abord d’accroitre les recettes fiscales pour que l’État puisse financer lui-même les investissements en infrastructures et les dépenses sociales. Le deuxième aspect de la croissance inclusive pour nous c’est d’améliorer le climat des investissements parce qu’une partie de l’amélioration de la croissance vient du secteur privé, donc il faudrait attirer des investisseurs domestiques et étrangers, surtout domestiques. Cela se fait avec l’amélioration du climat à l’investissement et un meilleur accès au secteur financier. Il faut des investissements spécifiques à des secteurs. On voit cela dans l’IEM avec un soutien entre autres aux secteurs agricole et tourisme, au développement de certaines infrastructures qu’on appelle les projets structurants dans la connectivité routière, la connectivité aéroportuaire et la connectivité en électricité. Ce sont
des domaines où nous sommes déjà engagés et nous continuons à rester engagés aux côtés du gouvernement. Le diagnostic du pays n’a pas changé. Les besoins du pays n’ont pas changé. Nous avons l’intention de continuer à investir à Madagascar. Je pense que ce qu’on voit plus c’est un niveau d’engagement qui a augmenté. Par ailleurs on espère du gouvernent de travailler davantage vers la bonne gouvernance du pays et d’approcher un peu plus le secteur privé.

Justement, c’est inscrit dans l’IEM que le financement du développement fera la part belle au secteur privé. Comment voyez-vous l’affluence actuelle des investisseurs nationaux et étrangers qui se bousculent à Iavoloha ?
Le financement privé peut vraiment contribuer au développement du pays. La question principale est de savoir comment est-ce qu’on peut s’assurer que ce soit favorable aux citoyens et aux contribuables malgaches parce que les investisseurs privés vont souvent demander des contreparties, que ce soit en termes de garantie ou en termes de contributions financières directes ou en termes d’accès privilégiés à certains marchés ou à des terres. Le premier point à vérifier est si l’investissement est prioritaire ou pas. C’est une décision qui revient au ministère de l’Économie et des Finances. Deuxièmement, comment est-ce que cela va être financé ? Par le privé ou par le public ? Si c’est fait par le privé, idéalement il faudrait de la concurrence d’une façon ou d’une autre pour s’assurer que les conditions soient les plus avantageuses possibles. Troisièmement, la transparence de ces conditions. Les termes doivent être déclarés et accessibles à tous. Il y a des règles déjà en place sur la gestion de la dette, sur la gestion des Partenariats public-privé, sur la gestion des garanties d’État. Tout cela est déjà légiféré et devrait être respecté. Pour nous, ce sont les éléments principaux pour s’assurer que les
investissements privés soient bien gérés dans le futur.

Les réformes structurelles inscrites dans le cadre de la Facilité élargie de crédit ont été accompagnées de mesures quelque peu impopulaires aux impacts directs sur la population, cristallisées par l’arrêt des subventions à Jirama et aux distributeurs de carburant. Pour beaucoup, cela a couté en partie l’élection à l’ancien Président. Quel regard portez-vous sur cette approche ?
L’accès à l’énergie à Madagascar est extrêmement limité avec un taux de couverture de 14 %. Même chose pour le carburant. Le pourcentage des personnes qui en utilisent est très faible. C’est un choix de politique du gouvernement de décider comment les fonds publics seront mieux utilisés. Sachant que l’enveloppe des ressources est limitée, est-ce qu’on subsidie le carburant pour une minorité de la population, ou est-ce qu’on dirige ces ressources vers un investissement qui bénéficie au plus grand nombre ? Même chose pour la
Jirama. C’est un choix de politique à faire. À la Jirama c’est plus complexe. Si on décide de vendre de l’électricité à perte, il y aura un moment où il n’y aura plus d’électricité du tout. Je suis arrivé ici il y a quatre ans et demi, il faisait noir à Tana. La situation n’est plus la même aujourd’hui. Nous avons vu une forte amélioration du service. Rien n’est gratuit. C’est vrai que c’est difficile pour le gouvernement de faire comprendre à tout le monde qu’il n’y a pas de service gratuit. Il y a maintenant un travail de réforme qui se fait à la Jirama pour essayer de réduire le coût de production de l’électricité. Mais pour le moment, la Jirama enregistre encore des ventes à perte et il faudra que l’argent vienne de quelque part et c’est de l’argent qui ne va pas à l’éducation, à la santé qui ne va pas répondre à l’épidémie de rougeole, à l’épidémie de peste, à la malnutrition chronique de ce pays. Alors c’est à Madagascar de choisir. Ce n’est pas à la Banque mondiale ni au Fonds monétaire international, FMI, c’est aux Malgaches de choisir.

Toujours en se référant à l’IEM, une réduction du prix de l’électricité est évoquée. Sachant que le Président actuel l’a déjà fait durant la Transition, d’après-vous est-il possible de réduire le tarif actuellement ?
Réduire le prix de l’électricité est possible à long terme. Pour cela, il faut changer le mix énergétique et c’est en cours avec l’introduction de l’énergie renouvelable, que ce soit du solaire ou de l’hydroélectrique. Cela permettra de réduire le cout de l’énergie à plus long terme. À court terme, c’est très compliqué. Le seul choix qu’il y a, c’est que certains consommateurs soient subsidiés moins que d’autres. On pourrait chercher une structure tarifaire qui soit plus favorable aux ménages les plus vulnérables et plus cher pour les ménages et les entreprises qui utilisent plus d’électricité. Mais cela reste un choix.

Vos propositions?
C’est vrai qu’en 2014, quand il y a eu réengagement, 3 à 4 % du PIB était utilisé pour des subsides non ciblés à savoir le carburant, l’électricité et d’autres. Il faut décider si on préfère mettre 3 à 4 % du PIB sur des subsides ou réhabiliter des routes. Ce sont des choix de politique. Ce ne sont pas des décisions qu’on prend séparément les unes des autres et c’est le défi du ministère de l’Économie et des Finances. C’est ce ministère qui doit faire les arbitrages budgétaires.

Propos recueillis par Tolotra Andrianalizah. Photo : Mamy Maël 

Editorial