Editorial Opinions

Cauchemars ou mauvais rêves

Des glissements de terrains engloutissent maisons et vies humaines, des gros rochers qui tombent sur des têtes, font autant de victimes. Sur le flanc du Rova d’Antananarivo où le Palais de la reine sera à réhabiliter, suivant les visions du président de la République Andry Rajoelina, d’autres maisons s’exposent aux mêmes catastrophes naturelles, mais prévisibles.
Des victimes ou des martyrs- des chrétiens y ont déjà connu la descente aux enfers à cause de leur foi- qui relancent les débats récurrents sur les problématiques du logement décent, et de la nécessité de respecter les
prescriptions des plans d’urbanisme.
Les plus « pragmatiques » estiment qu’il est déplacé sinon indécent de « jeter les premières pierres » à ces simples gens, partis de rien, qui ont néanmoins pu bâtir un « chez-soi », sur des terrains accidentés de surcroit. Alors que l’État n’a rien à proposer pour les héberger s’ils acceptent d’abandonner leurs « fiertés familiales ». D’autres proposent l’évacuation sans discussion des zones à risque pour éviter de nouvelles catastrophes plus désastreuses. Une option plus ou moins suivie par la présence des éléments des forces de l’ordre pour dissuader les maraudeurs à visiter ces demeures désertées par leurs occupants.
Dans la Politique générale de l’État, PGE, signée par Andry Rajoelina, présentée à l’Assemblée nationale par le Premier ministre Christian Ntsay, il a été prévu de construire 50 000 logements en cinq ans. À travers les fameux buildings, objets de railleries de la part de ses adversaires politiques, à céder aux futurs heureux propriétaires sous forme de vente-location étalée sur quelques années. En valeur absolue, les 50 000 unités proposées par Andry Rajoelina sont assez loin de couvrir les besoins annuels estimés à 700 000, selon les dernières analyses statistiques. Ici, les résultats du Recensement général de la population et des habitats, RGPH-III, trouvent toute leur importance. Mais ils sont toujours dans les limbes. Ce qui peut fausser toutes les projections même les plus fiables.

En 1997, une fois revenu au pouvoir après cinq années d’exil volontaire à Paris, Didier Ratsiraka n’a-t-il pas lancé le défi d’ériger 35 000 logements sociaux par an. D’apparence réalisable, le projet s’est écroulé comme un château de cartes. Au départ, il a été envisagé une nouvelle ville du côté de Vontovorona. Avec le concours d’une entreprise multinationale asiatique du bâtiment et des travaux publics. À la présentation de cette coopération à la presse, un journaliste d’une télévision privée a osé interpeller le ministre de l’Aménagement du territoire et de la ville de l’époque, Herivelona Ramanantsoa. Il a dénoncé le penchant excessif pour les bois rares de ces « douteux partenaires ».
Pris pour un « impoli impétueux » par les autorités, ce confrère a été la cible des représailles, par articles interposés, dans la presse d’obédience Arema. Il a fini par partir suivre ses études ailleurs. Mais ses appréhensions se sont justifiées sur le terrain. Les Asiatiques ont abandonné des engins à Vontovorona pour aller exploiter des ressources naturelles dans les forêts denses de la SAVA. Face à cette impasse, le ministère de tutelle a décidé de poursuivre le projet présidentiel avec la société d’État Seimad, sous la baguette d’un certain Jean Ravelonarivo. Grâce à l’appui de la banque Shelter Afrique, la Seimad a pu bâtir « des échantillons » de logements sociaux à Andoharanofotsy, Antsiranana, Toamasina, Ambositra, Farafangana ou Ikalamavony, mais jamais la barre
des 35 000 n’était franchie.
Sachant les difficultés de monter un tel « échafaudage », Marc Ravalomanana, plus terre à terre, et d’une redoutable efficacité, a proposé de sortir des terres 10 000 toilettes publiques dans le cadre des actions d’assainissement et d’hygiène. Il a eu raison de s’en soucier. Des années plus tard, la défécation à l’air libre, en dépit d’une intense campagne de sensibilisation sur les effets et méfaits de cette mauvaise habitude ancrée dans les mœurs, demeure une préoccupation nationale. En outre, l’insalubrité généralisée devient un terreau propice aux épidémies en tous genres. Après la peste, la rougeole fait… rage. Pas moins de 300 morts au dernier inventaire.
En fait, les promoteurs immobiliers ont vite compris qu’il vaut mieux investir dans le haut-standing et le luxe, un créneau facile à rentabiliser par les capacités financières hors norme d’une minorité de nantis. Il est même autorisé de vendre ou de louer de coquettes villas, des appartements huppés ou des spacieux bureaux ultramodernes, en euros ou en dollars. Des transactions à l’abri des fluctuations en dent de scie de l’ariary, difficiles à anticiper. Dans tous les cas de figures, ces futés gagnent toujours aux changes.
Au lieu de miser sur des logements sociaux, un concept aléatoire à l’architecture floue, visant à satisfaire les faibles revenus dans leur esprit originel. Ainsi, il est plus facile de trouver à louer une belle villa de plusieurs chambres, nichée dans un environnement boisé, bien sécurisé à Ambatobe, Ivandry, Ivato ou Androhibe pour 3 millions d’ariary par mois, qu’une bicoque mal embarquée de deux pièces, « pieds dans l’eau », repaire de criminels pour 60 000 ariary à Anatihazo-Isotry, Andavamamba, Anosibe-Angarangarana et Antohomadinika.
Ce contraste saisissant atteste que pour de nombreux Malgaches,
avoir leur propre maison relève encore d’un rêve mal loti. Aussi, des familles de plusieurs générations s’entassent-elles dans une « masure » héritée des parents et des lointains ancêtres. Une cohabitation, une vie dans la promiscuité absolue, source de malaise, de querelles de voisinage et, bien souvent, de relations sexuelles incestueuses. Un avenir sans… toit en quelque sorte.

par Eric Ranjalahy