Interview

Professeur Claudine Ratsimbazafy – « Pour un État accompagnateur de l’entrepreneuriat »

L’éducation est le premier obstacle dans la compréhension même de l’entrepreneuriat

Une étude dans les régions, conduite par le Professeur Claudine Ratsimbazafy remet en surface les potentialités individuelles dont regorge Madagascar au moment où l’environnement économique et le milieu des affaires sont en quête de référentiels. L’étude dont les résultats seront portés à la connaissance du public, porte le nom de Global Entrepreneurship Monitor Propos recueillis par Tsiory Fenosoa Ranjanirina

L’éducation est le premier
obstacle dans la compréhension même de l’entrepreneuriat

Quelle est exactement la teneur de l’étude Global Entrepreneurship Monitor ?

Il existe un consortium d’une centaine de pays qui effectuent une étude sur le comportement entrepreneurial individuel. En fonction de l’existence de financements, chaque pays sous la direction d’un team leader est tenu de réaliser des enquêtes dans des localités représentatives de l’entrepreneuriat individuel. Avec l’appui financier des partenaires canadiens, l’étude Global Entrepreneurship Monitor ou GEM peut être menée à Madagascar pendant trois ans. La descente sur terrain à travers des interviews aboutit à l’obtention de données. Ces dernières proviennent des réponses positives ou négatives accordées par chaque individu interviewé auquel un questionnaire de vingt pages est soumis. Les données une fois réunies font l’objet d’analyse aboutissant à la rédaction de l’étude Global Entrepreneurship Monitor proprement dite. L’ouvrage retraçant l’étude menée en 2018 sera publié cette année.

Qui sont concrètement impliqués dans la réalisation de cette étude dans les différentes localités du pays ?

L’étude concerne d’abord chaque individu. Chaque question qui lui est posée se rapporte à la perception individuelle de ce qu’est l’entrepreneuriat. Je regrette cependant l’absence de l’État dans la coordination des activités entrepreneuriales existantes dans les régions de Madagascar. Des professionnels appointés en tant qu’experts réalisent à la base les enquêtes en vue de réunir toutes les informations suffisantes à la rédaction d’analyses et à l’élaboration de graphiques. Tout le processus coûte 50 000 Dollars canadiens. Grâce à l’appui technique de l’Institut National de la Statistique, des enseignants de l’Institut National des Sciences Comptables et de l’Administration d’Entreprise mènent les recherches de données dans les localités cibles.

A quelles informations spécifiques peut-on s’attendre dans la lecture d’un ouvrage traitant de l’entrepreneuriat dans les régions de Madagascar ?

L’enjeu n’est pas l’accessibilité par rapport au document mais la mobilisation de tout un chacun par rapport à l’importance même du développement de l’entrepreneuriat. L’ouvrage est une contribution et sa publication cette année informe sur les situations prévalant depuis toute l’année 2018. L’État doit soutenir les contributions jusque-là disparates car c’est l’économie nationale même qui est en jeu. Il faut une synergie partant des dirigeants politiques afin d’interpeller les citoyens sur l’impact de l’entrepreneuriat pour l’économie régionale puis nationale. Des échantillons représentatifs de la population ont été consultés et l’entrepreneuriat est un choix exclusif pour beaucoup de Malgaches, et si tel est l’engouement existant, il est temps que l’État assume son rôle de régulateur dans la supervision des initiatives entrepreneuriales.

Pourquoi faut-il évoquer la nécessité d’une intervention de l’État si l’entrepreneuriat est un milieu normalement laissé aux ambitions privées ?

L’étude Global Entrepreneurship Monitor (GEM) est menée pour trois années consécutives étant donné que plusieurs pays dans le monde prennent également en compte la situation de l’entrepreneuriat chez leurs populations et dans leurs territoires. La première étude intitulée « Les enjeux et défis de l’entrepreneuriat à Madagascar en 2017 » a permis de révéler que l’esprit entrepreneurial existe dans le subconscient du Malgache. Compte tenu des informations délicates et pour la première fois connues, il y a de quoi se poser des questions.

Éxpliquez-vous?

Le temps perdu aux questionnements peut cependant être investi dans le déploiement des ressources nécessaires visant à connaître et à faire connaître les réalités méconnues sur la situation entrepreneuriale au pays. L’autorité la mieux placée pour soutenir les initiatives dans ce sens est d’abord le ministère en charge du domaine concerné. Si l’entrepreneuriat figure cependant parmi les priorités du Président de la République pour la première fois dans l’Histoire du pays, c’est l’occasion de rassembler les efforts pour une vision commune. Le Chef de l’État est d’ailleurs un icône de l’entrepreneuriat et l’ambition présidentielle qu’il porte est un prétexte pour justifier enfin la prise de responsabilité de l’État vis-à-vis de l’entrepreneuriat.

A qui est alors destinée l’étude Global Entrepreneurship Monitor ?

Interpeller les autorités étatiques et faire impliquer tous les citoyens dans le monde entrepreneurial, tel est le but. L’étude menée par les statisticiens de l’INSTAT et par le pool d’enseignants de l’INSCAE forme une œuvre destinée à tous les lecteurs sans distinction. Les informations sont pour tout le monde. Les politiques publiques à mettre en œuvre peuvent s’inspirer de l’étude GEM. De même, le moment est venu pour la population malgache de se connaître et de se positionner vis-à-vis de l’entrepreneuriat. Et il faut rappeler qu’entreprendre est un choix personnel pour la majorité de la population à Madagascar si l’on s’en tient aux informations recueillies lors des enquêtes dans les régions. L’ouvrage en 2017 étale déjà des informations régionales.

Les opérateurs économiques peuvent-ils espérer des informations fiables par rapport au contenu de l’étude GEM ?

En amont de l’étude se trouve la mise à disposition d’un questionnaire préalablement établi et défini. L’équipe de réalisation s’est focalisée sur les réponses individuelles et la mise en commun des réponses similaires qui conduit à une conclusion. La même démarche a été utilisée dans les régions lors des enquêtes, ce qui a abouti à faire ressortir des thématiques précises et diverses sur l’aptitude à faire des affaires, la volonté d’entreprendre, les difficultés rencontrées.

L’État doit soutenir
les contributions jusque-là
disparates car c’est l’économie nationale même qui est en jeu

Quelles sont les attentes?

À l’issue de résultats, des classements de Madagascar au niveau mondial ont pu être établis. L’étude GEM étant une enquête internationale réalisée chaque année dans une cinquantaine de pays, la situation de Madagascar par rapport au reste du monde est également évoquée. Tous les détails et les précisions seront à la disposition du public lors de la cérémonie de présentation de l’ouvrage au siège de l’INSCAE le 23 mai.

A quoi va servir le fait d’accéder à la possession de l’étude GEM ?
S’identifier par rapport aux vérités concernant soi-même en tant que malgache ayant la fibre entrepreneuriale. A la limite, les autorités partant du sommet, c’est-à-dire l’État, vers la base en l’occurrence les responsables au niveau des régions, disposeront de référentiels pour adopter des mesures rapides et urgentes. L’ouvrage pousse à décider et c’est sa vocation première. Simples citoyens, amateurs de l’entrepreneuriat, acteurs et décideurs se rencontrent dans la lecture de l’étude GEM. Maintenant que des gouverneurs de régions seront nommés et s’occuperont de la mise en œuvre du dévéloppement économique au niveau régional, la connaissance des réalités serviront à la prise de décisions.

Quel impact est escompté de la publication de l’étude GEM en cette année 2019 ?

Il est nécessaire d’uniformiser les connaissances de tous les citoyens par rapport aux réalités de l’entrepreneuriat à Madagascar. Promouvoir les échanges entre bénéficiaires des informations contenues dans l’étude est l’attente qui s’ensuit. Il faut également une manière de sensibiliser s’agissant de réalités jusque-là dissimulées par des décisions politiques générales.

Est-ce que l’étude GEM 2019 permet de reconnaître les difficultés ne permettant pas à l’entrepreneuriat de se développer à Madagascar ?

L’éducation est le premier obstacle dans la compréhension même de l’entrepreneuriat. Le système éducatif, nonobstant les modifications apportées par les régimes successifs ne permet pas à l’individu de se développer jusqu’à assimiler l’idée de créer une entreprise. Entreprendre n’est pas appris sur les bancs de l’école, et afin de pallier cela, l’entrepreneuriat commence à connaître une percée considérable dans les grandes écoles. En outre, la société malgache a tort de préparer les enfants pour de longues études menant à un boulot alors que l’intelligence personnelle peut être utilisée pour concrétiser le sens de la créativité. Il faut revenir à la culture malgache même qui consiste à savoir gérer les moyens dont on dispose et se mettre à produire avec. Même sur la scène internationale, puisqu’on habitue Madagascar à recevoir, le système éducatif est
devenu le mauvais moule de cet apprentissage à la simple réception.

Quel rapport y-a-t-il entre l’éducation et l’entrepreneuriat si l’on s’en tient aux enquêtes réalisées dans l’élaboration de l’étude GEM 2019 ?

Il faut préparer les apprenants à l’indépendance. Il ne faut plus se contenter d’attendre des aides. C’est en se développant soi-même que l’on arrive à inciter les autres à se développer eux-mêmes également. Et l’État doit se mettre en avant dans la promotion de la culture entrepreneuriale. Le Président de la République est jeune et a su exceller dans le monde de l’entrepreneuriat, c’est la personnalité la mieux placée et la plus attendue pour rallier tous les Malgaches à la cause entrepreneuriale. Il faut un dirigeant qui éduque dans la voie à suivre.

Par quels termes peut-on qualifier la situation de l’entrepreneuriat à Madagascar ?

L’étude GEM a permis de conclure par l’existence d’un développement de l’entrepreneuriat dans les régions. L’existence d’un ministère en charge de l’entrepreneuriat est appréciable. L’absence de l’État dans la promotion de l’entrepreneuriat doit prendre fin. C’est dans l’étude GEM qu’on voit que les entrepreneurs souffrent de l’inexistence de politique gouvernementale sur l’entrepreneuriat et que les politiques publiques n’ont jamais fait de l’entrepreneuriat un sujet. Espérons qu’à travers le programme Initiative pour l’Emergence de Madagascar, la donne va changer. En dirigeant l’équipe de réalisateurs de l’étude GEM, j’espère la parution bientôt d’une politique officielle de promotion de l’entrepreneuriat. Il ne faut pas être contre mais pour un État accompagnateur de l’entrepreneuriat.