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Laza Andrianirina – «Le Bianco fera la grande lessive »

Au premier jour de sa prise de fonction, Laza Andrianirina , nouveau directeur général du Bianco reçoit L’Hebdo de Madagascar. Car au lendemain de sa prestation de serment, le nouveau patron du Bureau Indépendant Anti-Corruption accepte de livrer exclusivement sa personnalité, sa vision et son plan d’action pour les cinq ans à venir. Le bureau d’Ambohibao est alors au moment de l’effervescence par rapport à la nouvelle manière de faire attendre de nouveaux dirigeants pendant un quinquennat.

Monsieur le directeur général, vous êtes nommé à ce poste à la suite d’une procédure assez complexe et longue. Depuis votre nomination jusqu’à votre prestation de serment, beaucoup parlent de vous comme « la bonne personne à la bonne place ». Qu’en dites-vous ?

Je ne sais pas si je le suis. Tout ce que je sais, c’est que j’ai été au BIANCO avant, en tant que directeur-adjoint, chef de la division investigation auprès de la branche territoriale de Mahajanga. Ancien de la maison, je connais bien son fonctionnement. J’ai préparé intellectuellement et moralement ce retour depuis ma retraite de 2015.

Qu’avez-vous fait exactement pendant ce temps-là ?

La vie d’un homme qui a choisi de servir son pays est faite de méandres : j’ai été dans un cabinet ministériel, puis à la tête d’une direction générale ; mais en même temps, j’ai enseigné en tant que vacataire dans les facultés de droit et les écoles de formation de hauts cadres de l’État. Mais surtout je me suis ressourcé auprès de mon refuge, l’Académie malgache, pour mieux cerner ce que c’est que l’éthique de la servitude. Depuis ces divers postes d’observation de la société malgache, j’ai vu, appris, dévisagé le malgache, ce qu’il ressent, ce qu’il pense, ce qu’il fait. Alors, j’ai décidé de retourner au bercail, fort de ces expériences.

Depuis quand êtes-vous membre de l’Académie?

Je suis entré à l’Académie en 2003, grâce au parrainage du président de l’époque, Césaire Rabenoro en tant que membre correspondant, ce fut l’appellation de l’époque. En fait, il m’a repéré en raison de mon vif intérêt pour les choses malgaches. J’ai donc gravi les échelons : membre associé en 2013 puis membre titulaire depuis 2017. Ce que je déplore chez les académiciens, c’est qu’ils sont tellement discrets et pour preuve, bon nombre des étudiants qu’il m’arrive souvent d’inviter pour assister à nos travaux ne connaissaient même pas où siégeait cette institution, pourtant vieille de plus d’un siècle.

En quoi vos multiples casquettes seraient-elles une garantie d’efficacité dans votre fonction ac- tuelle ? On parle de vous comme militaire, formé à l’école de Saint-Cyr, à l’école de Melun mais aussi comme haut fonctionnaire formé à l’école nationale d’administration et comme enseignant vacataire.

Avant de vous répondre, je me permets de compléter ce qui fait défaut dans votre énumération et qui fait pourtant ma fierté. À la base, je suis un pur produit du système éducatif malgache : ancien de la Faculté des lettres d’Antananarivo vers la fin des années 80 après avoir fréquenté les écoles publiques malgaches et à l’ère de la République socialiste, cela s’appelait Sekoly Fanabeazana Fototra (SFF) puis Sekoly Ambaratonga Faharoa Fototra (SAFF) et j’en passe. Mon éducation de base, je l’ai acquise dans ce beau pays que certains méprisent. Alors, pour vous répondre, c’est le mélange de tous ces ingrédients recueillis ici et ailleurs qui constitue l’homme. Il faut tout pour faire un homme !

En tant que patron du BIANCO, comment voyez-vous les choses ?

Votre question est assez vague pout être précise mais je vais essayer de donner quelques points de vue. Ce qu’on voit dans la rue reflète bien l’état global de la psychologie collective. Que voit-on habituellement ? On ne respecte plus les règles ; on fait peu de cas de la dignité humaine ; on injurie, vole, tue facilement. Les mœurs se dépravent inexorablement. Il me semble qu’il est temps que les hommes se reprennent comme de bons citoyens.

Vos propositions?

L’éducation civique est plus qu’utile pour retrouver le bon sens d’antan. Elle ne s’adresse plus seule- ment aux enfants de bas âge et aux jeunes mais aussi aux grandes personnes et aux grandes personnalités. Eh oui, je dis bien, les grandes personnalités, celles qui ont perdu le sens du civisme fiscal lorsqu’elles esquivent de payer les impôts, du civisme politique lorsqu’elles refusent de voter, du civisme légal lorsqu’elles violent les lois de la République… La corruption n’est ni le fait des enfants ni des jeunes mais des adultes, vous le savez bien.

Comment pensez-vous vous y opposer ?

Je n’invente pas la roue, j’hérite des œuvres de mes prédécesseurs. La stratégie nationale de lutte anti-corruption qui a été renouvelée en 2015 prévoit d’éduquer les personnes, de prévenir les systèmes et d’enquêter les délinquants. Seulement, il faudrait prioriser au regard du contexte. Durant les cinq ans à venir, l’éducation se focalise plus particulière- ment sur les secteurs sociaux, santé et éducation ; la prévention sur la sécurisation des ressources financières de l’État, tant à l’entrée qu’à la sortie ainsi qu’à la sécurisation des concours administratifs ; l’application de la loi va se concentrer sur la réduction significative de l’impunité dans tous les domaines sans exception, et ce, conformément à la directive présidentielle de l’« impunité zéro ».

Vous parlez de directive présidentielle, l’avez-vous reçue formellement ?

Il faut bien s’entendre sur le terme. Il est tout à fait normal et le contraire aurait été d’ailleurs bizarre que la plus haute autorité de l’État fixe le cap. Dans un système de gouvernance démocratique, un organe indépendant chargé de mener la lutte contre la corruption n’est pas un électron libre qui peut faire ce que bon lui semble. Son action s’inscrit dans le cadre de la politique générale de l’État. Si la directive présidentielle est en l’occurrence l’intolérance à la corruption, n’est-ce pas là une bénédiction, un feu vert, dans la conduite de cette lutte. On a tant glosé sur le manque de volonté poli- tique ; en voilà un bon témoignage qu’on a long- temps imploré de nos dirigeants !

Est-ce suffisant pour gagner ce combat ?

Non puisqu’il faut trois choses en même temps : la première est l’adhésion du public qui refuse et dé- nonce la corruption ; la deuxième, c’est la volonté politique, c’est-à-dire concrètement le fait de soutenir la lutte en laissant les trois piliers de la stratégie nationale de se déployer, surtout en ce qui concerne les en- quêtes faites sur les cas impliquant les hautes personnalités ; d’ailleurs le Président de la République s’est solennellement prononcé là-dessus ; et la troisième, c’est la synergie d’action entre les acteurs responsables de la lutte réunis au sein de la plateforme quadripartite, le CSI, le SAMI- FIN, le PAC et le BIANCO.

Parlons de l’indépendance du BIANCO. Est-il réellement indépendant ?

Ma réponse est oui si on entend par indépendance le fait d’opérer libre- ment sans entrave. Mais indépendance ne signifie point totale liberté mais liberté dans le cadre de la loi puisqu’on est dans une République. Sur le plan opérationnel, l’indépendance réside, par exemple, dans le fait de pouvoir diligenter une investigation sans pression sur des faits de corruption impliquant de hautes personnalités politiques. C’est aussi le cas de pouvoir intervenir auprès de certains services fiscaux et douaniers pour fermer les opportunités de corruption et afin que les recettes financières de l’État alimentent la caisse publique. Le BIANCO est indépendant mais redevable. Quel beau paradoxe ! En effet, le public doit être régulièrement in- formé des résultats de nos actions, sans dévoiler, bien sûr, le secret professionnel et ce compte-rendu fait avec une certaine transparence ne l’empêche pas d’être in- dépendant. Les hautes autorités politiques de la Ré- publique sont aussi destinataires de notre rapport annuel qui est très critique vis-à-vis de certains phénomènes pénalisant la lutte.

Les attentes sont nombreuses en ce qui concerne les résultats de vos actions dans les trois volets : éducation, prévention et investigation. Que dire à ce propos ?

La mise en œuvre de la stratégie nationale anti-corruption vise au final le changement de comportement. C’est, en fait, une simple question de volonté et d’attitude : le refus de corrompre et le refus d’être corruptible. Les actions me- nées régulièrement par le BIANCO avec ses partenaires, et notamment la société civile, permettent d’y parvenir dès lors que les trois conditions citées plus haut sont remplies, à savoir l’adhésion du public, la volonté politique et la synergie des interventions. La vivacité des attentes régulière- ment exprimées s’explique surtout par le sentiment d’insatisfaction qu’éprouvent nos concitoyens à l’égard de certaines affaires sulfureuses. Le nouveau leadership à imprimer désormais dans le processus consiste à optimiser les ressources du droit pénal existantes. Il s’agit concrètement d’appliquer les dispositions législatives en vigueur.

C’est-à-dire ?

Les investigations du BIANCO donnent désormais droit au gel et à la saisie des produits de la corruption au stade de l’en- quête préliminaire. Pour le cas du détournement des deniers publics en particulier, le BIANCO présentera au Parquet des dossiers d’enquête munis de charges suffisantes pour lui permettre, à l’audience, de requérir une incapacité à exercer une fonction publique. Et même voire plus. Dès lors qu’on est en face d’une infraction de corruption dont le produit est converti ou dissimulé, les délinquants risquent, outre l’emprisonnement, la dé- gradation civique puisque l’infraction devient un crime de blanchiment. L’application des peines exemplaires allant dans ce sens sur quelques cas d’espèce est forcément dissuasive. Voilà une raison de plus prouvant que la lutte anti-corruption est affaire de volonté et d’attitude, ni plus ni moins.

Quelles sont vos conclusions ?

Je ne peux pas conclure un chapitre qui vient à peine de s’ouvrir. Le changement est tout à fait possible. Des raisons d’espérer s’entretiennent pour peu qu’elles soient. Changeons le cours indûment fatal des choses puisque l’impulsion est donnée au plus haut sommet de l’État. De la réduction de la corruption dans une proportion significative dépend la postérité de notre nation, à laquelle je crois en faisant partie de ses humbles serviteurs.