Interview

Haingo RASOLOFONJOA – « Privilégions les débats d’idées »

Le système électoral après avoir été biaisé une fois l’a été encore une seconde fois

Haingo RASOLOFONJOA; candidat du parti « Avotra ho an’ny Firenena » lors des présidentielles de 7 novembre 2018 a créé une surprise en devançant des hommes politiques connus comme les anciens Premiers ministre Olivier Mahafaly et Jean Ravelonarivo ainsi que Roland Ratsiraka président du MTS Ingenieur des Travaux publics de l’école nationale des travaux publics de l’État (ENTPE) de Lyon France, ce jeune dispose aussi un diplome MBA des USA avec spécialisation en diplôme Master’s Degree in Business Administration (MBA) – Tuck School of Business, Dartmouth College, Hanover, NH – USA/
Pour lui, il est temps d’innover les pratiques politiques de notre pays

Le système électoral après avoir
été biaisé une fois l’a été encore
une seconde fois

Vous êtes connu pour être militant AREMA. Pourquoi se présenter contre le fondateur du parti ?

L’AREMA est un appareil, une structure et une idéologie. Aucune décision ne peut être prise de manière unilatérale surtout quand il s’agit de candidature. Dans tout parti qui se respecte, une candidature aux présidentielles ne peut être possible que sur une décision collective plusieurs mois bien avant l’échéance électorale. Par contre, quand une puissante aile du parti arrivait à invalider une résolution prise quelques mois plutôt mais tout le monde était dans l’expectative sinon dans un silence complice, je me sens de facto éjecté de l’appareil du parti.

Il y a donc eu une scission interne de l’Arema ?

Attention, je n’ai pas dit cela ! Je me suis présenté par un parti fondé par des dirigeants de l’Arema qui se nomme « Avotra ho an’ny Firenena » traduction de Sauvez la Nation. La suite est pour moi, le résultat d’un positionnement individuel fortement lié à l’image de mon pays dans l’avenir que j’ai fabriqué en moi. Une image qui ne peut être possible qu’avec une trilogie des 3R : rupture avec le passé, reconstruction et rénovation.

Comment expliquez-vous le score honorable du premier tour pour distancer quelques vieux routiers de la politique ?

Le public ne retient en fait que mon absence physique dans les campagnes. Il n’y a pas de magie dans la politique. Ces scores sont le résultat d’un long travail de proximité à la base et d’une intense communication. Dans ces travaux de fourmis, j’ai tout fait pour être proche des aspirations du peuple dans ce contexte difficile et pour apporter des réponses à chaque grand questionnement quant à l’idée de bâtir une nouvelle nation. J’ai essayé de décrypter les soucis majeurs des différents groupes sociaux et d’apporter des solutions concrètes et réalistes. Pour moi, ce n’était qu’une étape importante dans la trajectoire de ma carrière politique.

Est-ce que les idées ont encore une place dans les élections à Madagascar ou le culte de l’argent passe pour être une tradition bien ancrée dans bien des esprits?

Certainement, il faut continuer à donner beaucoup de places aux débats d’idées. D’ailleurs, les résultats de ce premier tour étaient une gifle cinglante à l’endroit des quelques candidats qui croyaient aveuglement à la force de l’agent et à l’utilisation des prérogatives des puissances publiques. Une importante frange de l’électorat n’est plus manipulable à merci. Le temps de mouton de panurge est révolu. L’extraordinaire poussée technologique a permis en quelques années la démocratisation des réseaux d’informations et de communications et a façonné les esprits des citoyens à s’intéresser aux affaires politiques pour percer les secrets de ces princes qui les gouvernent ou qui se portent candidat pour les gouverner. Ils ont en conséquence la liberté de choisir et d’agir à leur guise.

Et encore

Néanmoins, les couches vulnérables restent la proie facile des discours démagogiques des campagnes électorales et des appâts des gains faciles.Il faut donc des efforts supplémentaires en termes d’éducation citoyenne et de sensibilisation de masse en direction de ces couches vulnérables. Enfin, pour que les idées aient leur place de noblesse dans un contexte électoral, il faut un système électoral bien organisé qui rassure de prime abord et des textes légaux qui le soutiennent et pérennisent les valeurs qu’il doit incarner. Cet ensemble devient donc un cadre légal et des valeurs où les idées se convergent, s’entrechoquent et se décantent. C’est le seul moyen pour que nous puissions avancer sans anicroche pour devenir une nation moderne dans son fonctionnement et son apparence.

Le deuxième tour oppose les géniteurs de la crise de 2009. N’existe-t-il pas une alternative à proposer aux électeurs ?

Le système électoral après avoir été biaisé une fois l’a été encore une seconde fois. L’ambiance pré-scrutin n’augure rien de bon. Les partisans des deux protagonistes s’accusent mutuellement et les institutions ont du mal à calmer les esprits. Sans vouloir être un oiseau de mauvais augure, je dois avouer que la crise postélectorale pointe déjà son nez la veille même du scrutin. Le problème est d’autant plus difficile à résoudre que ce scrutin s’érige en règlement de compte entre deux rivaux farouches. Ils drainent chacun derrière eux toute une troupe d’inconditionnels et de fanatiques. Ce contexte très difficile pourrait favoriser l’embrasement de la situation. La presse elle-même au lieu de jouer son rôle de balise en restant dans l’objectivité est scindée en deux à l’image du paysage politique aussi. La période jusqu’à la déclaration des résultats est de tous les dangers. Pour le moment, il n’y a pas d’alternative possible car leur présence au deuxième tour est acquise d’une manière légale et interprétée légalement comme issue d’une volonté populaire et d’une manière démocratique.

Vos résolutions?

Par contre, si ce deuxième tour deviendrait pour une raison ou pour une autre le point d’éclatement d’une crise postélectorale, nous serions obligés de remettre en cause l’ensemble du système électoral donc de reconsidérer ces erreurs clamées depuis mais passées sous silence volontairement. Le futur proche nous dessinera la nouvelle perspective si c’est le cas.

Selon vous, quels sont les raisons qui ont conduit le Président sortant à la dérive ?

Il est poussé à la sortie par un vote sanction. Il a tout promis mais il n’a rien fait pratiquement. Certes, il existe des choses réalisées mais c’était en ordre dispersé sans aucun impact pour faire transparaître une certaine cohérence de gestion de l’État dans un contexte spécifique qui exige des actions prioritaires très spécifiques. On a simplement l’impression que l’État se noie dans ses problèmes, qu’il se fragilise au fil des mois, qu’en conséquence il va dans tous les sens. Tout découle de l’absence d’une équipe expérimentée en matière de gestion des affaires de l’État. Pour combler cette lacune, la fuite en avant semble être la règle. On manipule les textes justes pour consolider le pouvoir. La déliquescence de l’État est notoire et les conséquences sont incommensurables sur la vie socioéconomique du pays.

Quelles sont les raisons pour lesquelles, vous n’avez pas soutenu de candidat au deuxième tour ?

Ma candidature est la résultante d’une longue démarche depuis des années. Je suis persuadé qu’il faut faire de la politique autrement, c’est-à-dire que ce soit dans un parti ou dans une coalition, je dois rester dans cette ligne de conduite. Je ne peux pas être dans une coalition où il n’existe même pas un aplanissement idéologique au préalable mais seulement un rassemblement conjoncturel de visée électorale. À Madagascar, les coalitions se font et se défont au gré des événements. Ce qui fait qu’on arrive au pouvoir juste pour le pouvoir mais sans aucune vision ni en matière de gestion des affaires de l’État ni en termes de développement socioéconomique du pays. Je ne peux pas adhérer dans un système pareil. Mon équipe et moi, nous préférons rester dans le statut d’observateur pour avoir un peu plus de recul et analyser sérieusement tous les paramètres qui font stagner ce pays dans cette situation de difficulté récurrente.

Certains candidats anti-élection présidentielle ont fini par soutenir leur candidat au deuxième tour avec exactement la même liste électorale qu’ils ont dénoncé au premier tour. Quelle pourrait être l’impact de cette attitude sur l’opinion publique en générale ?

L’opinion est dans une incompréhension totale et se perd dans les dédales de la politique politicienne. Il faut que les pratiques politiques dans ce pays changent avant de penser à des réformes en profondeur des domaines de la vie nationale. À force de voir des contradictions flagrantes pareilles chez les acteurs politiques, l’opinion risque de tomber dans une exaspération dangereuse. La gestion des affaires de l’Etat est éminemment politique et qu’est-ce qui va se passer si le public ne croit plus aux acteurs politiques à cause des incohérences pareilles. D’où la nécessité de rester dans les valeurs morales et d’éthiques. Le découragement dans notre « vivre ensemble », le taux d’abstention élevé, les justices populaires, le fanatisme politique, la cupidité, l’appel de l’argent facile, et j’en passe, sont les effets des découragements collectifs.

Qu’attendez-vous de l’élection de l’un ou de l’autre ?

Certes, les deux candidats ont ensemble quelques années d’expérience au sommet de l’État mais comme dit Einstein, la folie est de refaire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat diffèrent. Les mêmes causes produisent les mêmes effets mais j’espère avoir tort. Par contre je ne peux pas souhaiter du mal à mon pays et j’espère que celui qui va être élu aura la ferme volonté de réaliser tout ce qu’il a promis dans ses campagnes. J’espère qu’il mettra en avant l’intérêt supérieur de la nation et qu’il gère enfin un Madagascar réel et non un Madagascar fictif à son avantage et à une petite minorité qui l’entoure.

Quel avenir politique pour Haingo Rasolofonjoa ?

Ce que je viens de réaliser est une sorte d’expérience pour une base de nouveau départ. Si j’ai tâté le terrain, ce n’est pas dans le but de pouvoir faire un choix mais pour connaître en détails les paramètres à maîtriser dans l’avenir. Cet avenir, je vais le tracer ensemble avec notre équipe. Mais d’ores et déjà, je ferai tout pour qu’une autre approche de la politique voie le jour dans nos collectivités décentralisées. Agir local et penser global et je fais appel déjà à ceux qui croient en notre capacité de changer la donne ensemble pour qu’ils viennent nous rejoindre, qu’ils soient des sociétés civiles, des secteurs privés, des partis politiques ou des simples citoyens d’interagir pour que notre pays connaisse enfin ce frémissement à la base.

Recueillis par Eric Ranjalahy