Interview

Ialfine Papisy – « La parité, une nécessité pour le bien être ! »

Ialfine Papisy, figure du féminisme malgache. Sans entrer dans une polémique improductive, elle laisse entrevoir des idées pertinentes à explorer

Permettez-moi d’abord de vous poser une question sur l’anniversaire du 29 mars. Quelle place le nationalisme ou le
patriotisme dans notre société mondialisée de l’heure ?

Nous sommes ouvertes à toute
contribution pour créer
un environnement pour le bien être
à Madagascar

Je ne veux pas entrer dans les querelles sémantiques et intellectuelles sur le nationalisme et le patriotisme. Pour moi, le 29 mars c’est un acte des Malgaches pour libérer le pays du joug colonial. C’est une date historique pour Madagascar et à nous citoyens actuels de continuer la lutte. Une lettre pour mieux vivre. L’environnement de mieux vivre, du bien être nécessite la promotion féminine et le respect du genre.

Justement, la lutte pour le genre a-t-elle encore un fondement à cette ère du troisième millénaire ?

Plus que jamais, elle est d’actualité. Pour Madagascar en particulier, un symposium national sur la politique nationale féminine a été organisé en …… 2015 auquel nous, membres de la société civile avons participé activement. Malheureusement, le processus de concrétisation fait défaut. J’attends impatiemment la réalisation des objectifs de l’Initiative Emergence Madagascar (IEM), projet de société du nouveau président.

La promotion de la femme et des enfants est bel et bien mentionnée dans l’objectif stratégique n° 7 de l’IEM. Quelle devrait être la suite ?

C’est déjà un point positif. Pour l’heure, il reste un programme politique. Toutes les parties prenantes devraient être associées dans leur processus qui ne peut être qu’inclusif, national et transversal. Car les quatre principales actions décrites dans le Plan sectoriel pour promouvoir la femme dans l’IEM ne peuvent être considérés que comme un début. C’est une prise de conscience déjà louable. Il faut maintenant établir un calendrier avec des activités précises à court, moyen et long terme ainsi que les résultats attendus menés jusqu’au niveau des 1693 communes, comme il est stipulé dans les actions 7.4 et 7.5 de l’IEM.

Quelle appréciation porterez-vous sur la parité dans le nouveau gouvernement ?

Ah ! Il n’y a que six fem-mes sur les vingt-deux membres du gouvernement, soit 27 % alors que la promesse du président lors de la campagne est de 50/50. Il y a certes une déception, mais il me revient de saluer chaleureusement le choix du président Andry Rajoelina pour Mme Stéphanie Delmotte en tant que directeur du cabinet, première collaboratrice du PRM et cheville ouvrière de toutes décisions politique, économique et sociale. Je me réjouis également de la nomination de Mme Madeleine Ramaholimihaso, grande figure de la société civile au poste de Grande Chancelière et de la juriste de renom Sahondra Rabenarivo comme présidente du Comité de la Sauvegarde de l’Intégrité.

Qu’en est –il donc de la parité sur la participation de femmes dans les élections et l’engagement politique ?

Une bonne question. À propos des prochaines législatives la proportion des femmes têtes de liste est très faible : seulement cent vingt six soit 27 % des candidats. Je regrette qu’il y ait une baisse de nombre des futurs députés par rapport à l’Assemblée nationale de 2014 – 2019. Aux partis politiques et les indépendants de s’approprier du concept de genre dans le cadre de la mixité. Je me demande comment se fait-il que le parti « Ampela Manao Politika (AMP) » ne présente qu’un seul candidat sur les cent cinquante et un sièges, et de surcroît un homme. J’insiste à dire que la parité est nécessaire pour le bien être.

Mais au juste qu’est-ce que vous voulez sur cette histoire de parité ?

Ce n’est pas du tout un simple caprice des femmes ! Cet aspect relève d’une dynamique historique inéluctable. Car Madagascar a adopté et ratifié différents pactes et conventions internationales comme lors de la 4ème Conférence mondiale sur les femmes de Beijing, la Résolution 1325 du Conseil de Sécurité des Nations Unies sur les femmes, la paix et la sécurité, et aussi le Protocole de la SADC sur le genre et le Développement. Il en est de même pour la Convention de l’ONU sur l’Elimination de toutes les formes de Discrimination à l’Egard des Femmes (CEDEF). L’article 8 de celle-ci stipule que « les États membres prennent toutes les mesures appropriées pour que les femmes, dans des conditions d’égalité avec les hommes et sans aucune discrimination, aient la possibilité de représenter leur gouvernement à l’échelon international et de participer aux travaux des organisations internationales ».

Donc, nous sommes en règle vis-à-vis du monde entier !

Laisse-moi continuer. Tous ces actes contraignent Madagascar à respecter l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes dans le développement humain et durable. En plus, notre pays s’est engagé à réaliser les Objectifs du Développement Durable (ODD) dont l’objectif 5 est de « parvenir à l’égalité des sexes et
autonomiser toutes les femmes et filles ». D’ailleurs notre constitution dans son article 6 consacre le prince d’égalité des femmes et des hommes. Mais entre les adoptions et les réalités il y a une différence.

L’environnement de mieux vivre
nécessite la promotion féminine
et le respect du genre

J’ai l’impression que vous êtes déçue…

C’est vous qui le dites. Le nouveau régime n’a que trois mois d’existence. Donnons le temps au temps. Je suis convaincu que le président nous surprendra sur la parité en matière de nomination des gouverneurs régionaux, qui est en état actuel de zéro femme sur vingt-deux chefs de région. Dans les mairies, nous n’avons actuellement que 5 % de femmes maires élus et 7 % de conseillers municipaux de la gente féminine. En toute franchise, il reste encore beaucoup à faire. Quant au concept du genre, cela ne se limite pas seulement à la défense des femmes. La situation embrasse d’autres domaines comme la santé, l’éducation et le développement dont l’accès des femmes aux postes de décisions est primordial.

Alors
Il faut le considérer dans l’aspect transversal mais non pas dans une confrontation primaire hommes/ femmes. Puisque l’égalité entre les hommes et les femmes passe par la reconnaissance égale de leur liberté de penser et d’agir, comme celle de leurs droits. L’égalité entre les hommes et les femmes n’est pas une question politique mais une garantie de l’efficacité des politiques de développement.

Vous n’êtes pas sans savoir qu’il existe des traditions malgaches difficiles à appréhender, entre autres le «moletry » et le « tsenan’ampela ». Qu’en pensez-vous ?

Le « moletry » dans le Sofia et le « tsenan’ampela » dans l’Ihorombe sont des causes de mariages précoces pour les jeunes filles. Ce sont effectivement des pratiques traditionnelles. Les traditions constituent un patrimoine, mais si elles deviennent un frein au développement, les anciens nous ont aussi appris qu’il y a ce qu’on appelle « ala-fady » ; et je trouve qu’on peut les délaisser à travers les « ala-fady » qui autorisent l’abandon de ces pratiques après accord de la société.

Il me semble que vous restez au stade des interprétations et de bonnes idées. Quelles sont vos contributions ?

Non. Dire que nous nous focalisons seulement dans les débats c’est mal connaître les actions de Gender Links. Nous travaillons beaucoup et surtout sur le terrain, dans le genre et la promotion féminine. Mais il faut qu’on fasse les choses dans la légalité, d’où l’importance des actes réglementaires au niveau des ministères. Comme je vous ai dit au départ, Gender Links a œuvré dans l’adoption d’un Plan d’Action national en vue d’une politique nationale féminine mais la décision finale appartient à l’Exécutif. Ce que nous disposons à l’heure, c’est une stratégie nationale pour la lutte contre les violences basées sur le genre, qui nécessite encore une politique nationale. En tout cas, il faut toujours agir et agir encore pour faire passer le message. Nous sommes ouvert à toute contribution pour créer un environnement pour le bien être à Madagascar. Et nous renouvelons ici notre disposition à collaborer avec le gouvernement dont la responsabilité est d’élaborer le cadre général pour la promotion du genre et le développement de la femme.

Propos recueillis par Garry Fabrice Ranaivoson. Photos Mamy Maël