Interview

Des administrateurs du FMI peuvent être agacés par les dérapages

Une mission de la FMI était venue la semaine dernière. Quel en était
le but ?

Le but de la mission était une visite technique. Ce n’était pas une revue du programme. Nous en prévoyons une pour la fin de l’année. Là, l’objectif c’était de faire un peu le point de la situation avec les autorités sur les perspectives de croissance pour cette année, l’exécution du budget, la préparation de la loi de finances, les réformes en cours dans le secteur de l’énergie et les questions en termes de gouvernance. Nous avons fait le point mais il n’y aura pas de rédaction de rapport, on ne va pas passer au Conseil d’administration.

Expliquez-nous?

C’est un procédé qui est utilisé fréquemment au FMI au moment de la préparation du Budget. Le deuxième objectif de la mission est de faire un état des lieux, qui n’est pas mauvais globalement, outre l’exécution budgétaire. Le cadre macroéconomique est bon. Si on arrive à un taux de croissance aux alentours des 5% c’est déjà bien, l’inflation baisse et la Banque centrale a fait un excellent travail pour accumuler les réserves des changes. Pour l’avenir, on est optimiste. On peut accélérer la croissance mais il y a des conditions. Il faut travailler ensemble.

Le fait que le Plan émergence ne soit pas encore rendu public est-il un problème ?

Comme tout le monde, nous sommes dans l’attente du Plan émergence Madagascar. Cela dit, avant même le Plan émergence, il y a une loi de finances à préparer et là nous avons eu des échanges intéressants car le travail est en cours. Pour cette année, on a échangé sur nos prévisions de croissance. A priori le contexte économique reste bon. Le niveau de croissance autour de 5% est plus ou moins maintenu, avec cependant un risque d’une revue à la baisse lorsqu’on aura plus d’informations notamment à cause d’une sous-exécution du budget.

Alors?

La dépense publique n’est pas aussi dynamique qu’on aurait pu penser. C’est attribuable notamment au fait qu’on a pris du retard dans le cycle du budget. Il y a eu la LFR qui n’a été mise en place qu’en juillet. Je dois dire qu’on a quelques inquiétudes car depuis juillet, il y a eu très peu de dépenses qui on été faites dans les secteurs sociaux en matière d’éducation et de santé et même les dépenses en infrastructures publiques redémarrent lentement. On pense que les choses vont s’accélérer dans les prochaines semaines.

Pouvez-vous en dire plus sur ces dépenses publiques ?

On a fait part de notre inquiétude dans la loi de finances rectificative. Il y avait un large volant de l’économie qui avait été identifié et les autorités nous avaient dit qu’une grande partie serait allouée à des dépenses sociales. Pour l’instant, cela n’a pas été le cas. Cela ne veut pas dire que cela ne le sera pas mais il faut impérativement s’exécuter car je crois que la situation est dramatique dans le secteur éducation et santé.

Est-ce que le gouvernement a l’argent ?

Le gouvernement a de l’argent mais ce n’est pas facile de dépenser. Si je vous donne une enveloppe budgétaire pour trouver les projets, les identifier, cela prend du temps. On n’était pas très inquiet mais c’est quelque chose qu’il faut surveiller. Par exemple, il n’y a pas de raison pour que les dépenses de transfert comme pour payer les frais courants dans les écoles, les manuels scolaires et les fournitures se ralentissent.

Est-ce un problème de capacité d’absorption ?

C’est un problème de mise œuvre. Le problème ce n’est pas l’enveloppe globale mais la capacité à dépenser. Ce n’est pas forcément nouveau mais on espère que les choses vont s’accélérer au second semestre, c’est pour cela qu’on a maintenu nos niveaux de croissance.

Est-ce de la faute des procédures des bailleurs jugées parfois trop fastidieuses ?

Non. On ne parle pas de cela. Il peut y avoir des retards sur certains projets qui sont dus aux conditions des bailleurs mais là on parle de dépense du budget de l’Etat, pour faire arriver des fonds aux centres de santé de base, aux écoles. Ce sont des financements de l’État.

Est-ce que vous avez des détails sur le Plan émergence Madagascar ?

Nous attendons encore mais nous avons les grandes lignes. Le Premier ministre devrait l’annoncer fin octobre, par contre nous avons échangé sur le futur comme par exemple sur les prévisions de croissance pour les années à venir. En gros le projet des autorités est de relancer la croissance avec plus de dépenses publiques, plus de dépenses en matière d’infrastructures notamment et plus de mobilisation du secteur privé et des partenaires au développement. Les projections sont ambitieuses mais nous pensons qu’elles sont possibles si vraiment nous arrivons à mobiliser tous les financements.

Comment mobiliser ces financements ?

Pour mobiliser ces trois types de ressources, il y a des conditions à remplir. Dans les dépenses publiques, il faut continuer les réformes en cours à la direction des impôts et la douane. Pour les impôts, il faut enregistrer plus de gens, il y a 300.000 contribuables pour 26 millions d’habitants. Cela veut dire que la plupart des gens et même des entreprises, ne paient pas. C’est une infime quantité de contribuables qui paient pour tout le monde. Il faut aussi lutter contre les exemptions. On sait qu’il y a certaines entreprises qui ne paient pas des impôts sous prétexte d’incitation à l’investissement. Il est utile d’ être pragmatique pour voir si cela est justifié. Pour la douane, il y a eu beaucoup de réformes qui ont été entamées avec notamment le déploiement de scanners pour lutter contre la fraude. C’est important de continuer sur cette lancée. La collaboration avec Gasynet a porté ses fruits. Je crois que le contrat arrive à expiration, il faut le renégocier pour que l’Etat y trouve peut-être un meilleur compte mais il est important de préserver cette structure.

Que proposez-vous?

Pour mobiliser les recettes du secteur privé et des revenus des partenaires au développement les conditions c’est de continuer l’amélioration du cadre de gouvernance. C’est une bonne chose que le gouvernement ait fait passer l’ordonnance sur le recouvrement des avoirs illicites mais il faut aller plus loin dans la mise en œuvre. Il faut mettre en place les décrets pour la mise en place de l’agence pour le recouvrement. Il faut que toutes les institutions anti-corruption fassent leur travail. En somme il faut améliorer l’environnement des affaires.

Comment est cet environnement des affaires actuellement ?

Je reçois des signaux contradictoires. Des gens sont inquiets. Des opérateurs privés me disent que c’est difficile de faire des affaires ici. On peut venir avec un projet mais on nous met des bâtons dans les roues. Je constate qu’il y a très peu d’investisseurs privés qui sont venus pour l’instant. Si le gouvernement veut vraiment accélérer la croissance à moyen terme, il faut donner des gages à ces entreprises. Il faut attirer les entrepreneurs, Madagascar en a besoin et c’est un aspect à prendre en compte.

Vos appréciations?

La lutte contre la corruption et la mise en place de la bonne gouvernance constituent un processus long à mettre en place. Il est important de continuer les réformes pour que Madagascar ne soit plus défini comme un pays où il est difficile de faire des affaires. Si on veut réaliser les détails du plan émergence Madagascar, on a besoin de la participation de tout le monde. C’est dans ce cadre là que le FMI peut intervenir car notre programme expire à la fin de l’année. Par expérience, on sait que le secteur privé accorde de l’importance au fait qu’il y ait un programme avec le FMI. Parce qu’on est là, on peut donner des prévisions macroéconomiques. On est capable d’identifier les besoins de financements de l’économie. Il y a un grand nombre d’entreprises qui viennent observer avant d’investir à Madagascar.

Avez-vous discuté de l’épineux secteur énergie ?

Nous avons bien entendu parlé du secteur énergie avec la Jirama et le prix des carburants. Nous avons noté un ralentissement dans le processus de réformes de la Jirama. On en a discuté avec les autorités. Nous soutenons les plans en cours avec la nécessité que l’administration paie les factures à la Jirama, que la Jirama renégocie des contrats avec ses fournisseurs pour avoir de meilleures conditions.

Des précisions de votre part?

Pour négocier les contrats, il faudrait que tous les fournisseurs soient traités sur un même pied d’égalité. Il faut que les choses se fassent de manière ordonnée pour qu’un débiteur ne soit pas plus avantagé qu’un autre. Il y a aussi des économies à faire en termes d’importation directe mais il faut également que cela se passe par le biais d’un appel d’offre international dans la transparence. Mais les projets sont en cours auprès de la Jirama.

Et le prix des carburants ?

Du côté des prix des carburants. Il faut noter que les autorités ont fait un excellent travail pour négocier la baisse de marge. Malheureusement, les discussions ne sont pas terminées. Ce qui reste à faire maintenant, c’est de mettre en place un mécanisme d’ajustement des prix pour ne plus accumuler des arriérés envers les pétroliers. Ce mécanisme n’est pas encore en place mais il le serait dès ce mois-ci d’après les autorités. On va examiner cela lors de la dernière revue de la FEC au mois de novembre. Le but encore une fois est d’éviter que la Jirama ou les carburants ne grèvent le budget de l’Etat parce que les arriérés doivent être payés par le budget général c’est-à-dire par tout le monde même les plus pauvres. Alors que si on fait payer les consommateurs, ce sont les ménages riches et les industriels qui vont prendre en charge le coût. C’est donc une question de justice sociale et d’efficacité économique.

Est-ce qu’on a une idée du cumul des arriérés ?

Nous ne sommes probablement pas loin de ce qui est notre cible annuelle. Donc il y a urgence à éviter, comme l’accumulation des arriérés. On ne peut pas encore en dire plus car le gouvernement négocie avec les pétroliers. Tout n’est pas fixé dans la structure de prix. Dans notre programme, cela fait partie des conditionnalités. S’il y a un dérapage dans ce domaine, cela peut rendre difficile le passage de la dernière revue parce qu’on a une limite ferme dans le domaine. Il faut trouver un moyen. Mais le dialogue est constructif, le ministre a assuré qu’il va mettre en place un mécanisme pour éviter d’accumuler les arriérés. Ensuite Il faudra apurer le passif petit à petit, le rembourser graduellement car il faut garder de l’espace pour faire des dépenses plus utiles. L’idée serait d’arrêter ce trou noir dans le budget. Si l’Etat accumule des dettes, il ne pourra pas financer la croissance. Nous ne sommes pas là pour dire exactement quoi faire, nous sommes là pour décéler les problèmes, et trouver une solution. Nous nous intéressons au Budget dans son ensemble. On voit les conséquences sur le Budget mais ce n’est pas à nous de régler ces préoccupations. C’est à la partie malgache de s’en sortir.

Si Madagascar dépassait les plafonds fixés pour les arriérés, qu’en sera-t-il de la relation entre le pays et le FMI ?

À ce stade, je ne peux pas vous le dire. Si Madagascar ne respecte pas ce critère est-ce que le conseil d’administration du FMI décidera que c’est un problème suffisant pour ne pas passer la revue ou pas ? Je ne peux pas vous le dire. Il faut souligner que le programme jusqu’à présent s’est bien déroulé.
Quelles sont vos évaluations?

Les comptes sont bien tenus, la dette publique supportable. La Banque centrale a accumulé beaucoup de réserves de change, a fait baisser l’inflation. Il y a des réformes qui ont été faites. Nous voyons cela dans son ensemble. L’équipe Madagascar va essayer de s’expliquer à Washington. Même si tout n’était pas fait comme prévu, nous allons plaider la cause de Madagascar. Mais il est vrai que certains administrateurs peuvent être plus agacés que d’autres par ces dérapages.

La FEC prend fin, quelle pourrait être la suite ?

Après la sixième revue, c’est aux autorités de définir leur stratégie de développement. Pour Madagascar c’est le Plan émergence Madagascar. On aurait aimé le voir plutôt mais ce qui est important c’est qu’il soit bien préparé et que cela corresponde exactement à la vision des autorités. Une fois qu’il y aura cette stratégie, nous serons là pour accompagner. C’est au gouvernement d’en faire la demande. Les autorités ont le droit de ne pas avoir un programme avec le FMI, mais c’est cependant important et utile pour l’assistance technique.

Je ne saisis pas tellement la nuance

Il y a beaucoup d’experts sur demande des autorités. Je pense qu’il est important que le pays ait un programme car sans programme, je ne pense pas que beaucoup d’investissements privés vont venir. Vous pouvez poser la question aux autres bailleurs de fonds. C’est important pour tous les partenaires que le FMI reste impliqué. Mais la décision est celle des autorités. Nous ne poussons pas à un programme. On est là pour conseiller le gouvernement. Est-ce que les dirigeants veulent poursuivre la relation avec nous ? C’est à eux de voir.

Vous avancez depuis plusieurs années les mêmes solutions, notamment dans le secteur de l’énergie, et de la Jirama en particulier, sans qu’elles soient appliquées. La lassitude ne vous gagne-t-elle pas au final ?

Si on le veut, on peut régler la situation de la Jirama. C’est une question de volonté. Nous sommes là pour être optimistes et pour aider. Il y a des progrès qui on été faits mais il y a encore beaucoup de choses à faire. À la JIrama, il y a par exemple déjà moins de fraudes. Le service n’est pas satisfaisant mais il coûte maintenant deux fois moins cher. Les choses prennent du temps. Est-ce que cela nous agace ? C’est pour cela qu’on est là. Si les choses étaient simples on n’aurait pas besoin de partenaire.

Le prix de l’électricité devrait-il augmenter ?

Je préfère laisser les autorités s’exprimer sur ce plan. Nous voulons juste vérifier quelles sont les mesures, est-ce qu’elles ont un sens ? Nous pouvons augmenter les revenus des tarifs de la Jirama sans toucher aux tarifs sociaux. Il suffit de différencier. On sait aussi que le coût des branchements est important. Il n’y a pas qu’un tarif qui augmente ou qui baisse, c’est une multitude de prix et de coûts que l’on peut optimiser. La question tarifaire n’est pas taboue. Elle va faire partie un jour ou l’autre de l’équation pour résoudre le problème de la JIrama, mais il faut que cela se fasse de manière ordonnée et transparente.

Ne craignez vous pas qu’il y ait des risques de conflits d’intérêt avec certains opérateurs visiblement proches du pouvoir, rendant difficiles les négociations actuelles ?

Les négociations devraient se faire de manière transparente. Les mots on un sens. Quel que soit le propriétaire de tel ou
tel groupe électrogène, on veut que le prix soit à des conditions justes, qu’il n’y ait pas d’arrangement opaque. Certains opérateurs ont un certain pouvoir d’affluence, c’est une réalité. Mais il n’y a aucune raison pour qu’ on n’arrive pas à pratiquer des conditions normales. Les grands opérateurs n’ont pas intérêt à ruiner la Jirama. Il est possible de gagner beaucoup d’argent à court terme sur le dos de la compagnie. Certains l’ont fait, mais cela ne durera pas. Madagascar a tellement de potentiel qu’on demanderait juste à laisser croître pour que tout le monde ait sa part. L’économie ne va pas s’améliorer sans l’énergie.