Interview

Hary Andrianarivo – « J’ai rencontré Andry Rajoelina et Marc Ravalomanana »

Hary Andrianarivo est une personnalité à multiples facettes – opérateur, politicien
et dirigeant chrétien – âgé de 49 ans a accepté de s’entretenir avec nous, juste après
la proclamation des résultats officiels du 7 novembre dernier. À la tête de « Mampiray »
un groupement national, l’ancien président de l’Assemblée nationale par intérim
ambitionne de rafler une trentaine de sièges aux prochaines législatives. Interview sans filtre
Propos recueillis

Quelle est votre réaction des résultats des présidentielles du premier tour ?

En tant que démocrate, j’accepte le verdict de la Haute Cour Constitutionnelle (HCC), l’institution qui proclame les résultats officiels selon notre Constitution. Au second tour, le 19 décembre s’affronteront donc Andry Rajoelina et Marc Ravalomanana, deux adversaires politiques de la crise de 2009.

Quelle lecture politique donneriez-vous à ce face à face ?

Ce sont les deux protagonistes de 2009 et ce second tour sonne comme une revanche de 2009. Je souhaite ainsi que les urnes mettent fin à cette péripétie douloureuse de l’histoire de notre pays. D’ailleurs, contrairement à des rumeurs, les deux candidats acceptent d’aller au second tour. D’un autre côté, le tableau des résultats est catastrophique : deux candidats dépassent le score de 10 %, un seul à 8 % , trois dans le club de 1 % et la majorité, trente s’engoufrent dans le camp de zéro virguliste. À cette image, les Malagasy en ont marre des micro-partis et préfèrent les grands partis. Ce message lancé par les électeurs mérite une réflexion.

Comment expliquez-vous la déroute électorale du président sortant Hery Rajaonarimampiainana ?

Cette déroute était prévisible, puisque Hery Rajaonarimampianina était arrivé au pouvoir par accident et en plus, il n’a jamais tiré les leçons du passé. Évidemment, la HCC a joué un rôle régulateur de notre vie politique, avec le fameux pacte de responsabilité de 2015 qui est resté une coquille vide. Ne maîtrisant pas les arcanes de la politique malagasy, le président sortant a frôlé la déchéance, cette année. Mais il a été encore sauvé par la HCC avec les élections présidentielles anticipées et la nomination du Premier ministre Ntsay Christian. Voilà une belle leçon à retenir pour notre prochain président élu qui n’aura pas la tâche facile et qui ne bénéficiera pas d’un état de grâce, face aux attentes de la population en quête d’un véritable changement.
Pour vous, la CENI, a-t-elle les compétences requises pour mener à bien une telle opération électorale, ne serait-ce que par l’étendue du territoire national ?

Personne ne peut prétendre à des élections idéales et parfaites. Contentons-nous seulement du tolérable ! C’est déjà beaucoup. Toutefois, je trouve que la Commission Électorale nationale indépendante (CENI) en tant qu’organisateur de scrutins ne peut se dédouaner nullement, vu les moyens financiers colossaux qu’on lui a octroyées. Hormis les suspicions malveillantes, fondées ou pas, des têtes doivent tomber inéluctablement, sinon la CENI sera le fossoyeur de tout changement démocratique dans le pays.

Vous étiez pressenti pour être candidat à la présidentielle. Plusieurs Associations vous ont sollicité. Pourquoi avoir refusé d’aller dans l’arène ?

C’est bien vrai que des Associations et des Notables m’ont sollicité de se présenter, et je profite de l’occasion de les remercier. J’ai une autre manière de s’engager dans la politique. Pour moi une élection présidentielle, cela se prépare, au moins cinq ans à l’avance. Je préfère le travail à la base pour être près du peuple et devenir leur porte-parole. Un travail à la base procure expérience et maturité. Franchement, je ne me considère pas en cette année 2018 disposer de cette maturité pour briguer la magistrature suprême. Je refuse les accidents de l’histoire qui propulsent du jour au lendemain des quidam qui ignorent la chose publique.

C’est quoi cette manière d’engagement ? Un nouvel concept, genre Emmanuel Macron, car vous êtes à la fois plus opérateur que politique ?

Ce n’est pas une copie du concept Macron. Chacun a son style et sa conception de conquête de pouvoir. Je suis issu d’une lignée de citoyens qui respectent la parole donnée. Cela fait partie de la culture que
j’ai hérité d’ « Amontana Telo » (ndlr : traduction des trois grandes familles) d’Ambositra. Je suis fidèle à mes convictions et je déteste la politique de la géométrie variable qui n’est autre que de l’opportunisme politique dictée par des intérêts bassement matériels. Je vous prie de vous référer à l’histoire du feu Herizo Razafimahaleo et du parcours politique des Tantely Andrianarivo (Arema) et Aimé
Rapelanoro (Mfm) qui restent des témoins vivants de cette notion de fidélité et d’homme d’honneur. Mon éthique politique repose sur le respect des anciens et des valeurs chrétiennes. Chaque fois que « Mampiray » prend une grande décision, nous, responsables, demandons l’avis de nos
« Ray aman-dreny ». Diriez-vous que nous sommes traditionnalistes ou conservateurs, mais c’est notre style qui est conforme à notre civilisation.

Où se trouve « Mampiray » dans l’environnement politique actuel ? Il semble être focalisé dans l’Amoron’i Mania et la Haute Matsiatra !

D’abord, je précise que « Mampiray » n’est pas un parti. C’est une association indépendante qui se soucie du bien du pays. Elle regroupe des personnes de bonne volonté, sans distinction de race et de religion, voulant œuvrer pour le développement national et priorisant les initiatives locales et régionales. Ensuite,
« Mampiray » ne se réduit pas dans le Betsileo ! Certes, nous avons plus d’élus – conseillers et maires – dans l’Amoron’i Mania, mais l’association essaime dans une douzaine de régions, comme SAVA, Melaky, Anosy, Vatovavy Fitovinany, Horombe, Atsimo Andrefana… « Mampiray » est présent sur tout le territoire national avec des antennes à l’extérieur.

Quelle approche adopte « Mampiray » dans cette ambition de conquête de pouvoir ?

Comme je vous dis auparavant, « Mampiray » priorise dans sa démarche les actions régionales, favorisant ainsi la décentralisation effective pour mettre un terme à la centralisation à Antananarivo les grandes décisions sur l’avenir de Madagascar. Mais l’autre leçon tirée des élections du premier tour s’apparente à une bipolarisation du microcosme politique. À l’issue du second tour, l’un des deux candidats sera sûrement dans l’opposition comme dans tous pays démocratique. Le paysage politique se normalisera après avec un parti au pouvoir et une opposition. Ce qui est normal dans une démocratie qui se respecte. « Mampiray » qui n’est pas un parti se veut être rassembleur. Nous viserons une trentaine de députés pour les législatives de 2019.

Quel candidat votre groupement va soutenir au second tour ?

Au premier tour, « Mampiray » n’a soutenu aucun candidat, même si le candidat du Leader-Fanilo Jean-Max Rakotomamonjy m’a demandé personnellement et des émissaires de l’ancien Premier ministre m’ont contacté. Les résultats officiels viennent d’être connus aujourd’hui, c’est trop tôt de vous répondre sur notre choix. Parce que « Mampiray » n’est pas un bien personnel de Hary Andrianarivo. Elle a une structure, et j’aurai encore à discuter avec mes collègues. Toutefois, je ne vous cache pas, j’ai déjà rencontré Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina. J’ai déjà discuté avec eux et je rendrai compte au staff de « Mampiray » ainsi qu’à nos
« Ray aman-dreny » avant de se prononcer.
Par l’omnipotence de l’argent, le vote ethnique et du fanatisme politique, pensez-vous qu’un jour ceux qui ont des idées auront la chance de passer le premier tour ?

En politique, il faut être toujours optimiste. Pour l’avenir de notre pays, il faut changer les pratiques politiques. Pour moi, le travail à la base ouvre des perspectives démocratiques. Un choix éclairé de l’électorat engagé peut, mettre fin ou au moins atténuer le pouvoir de l’argent et le poison du vote ethnique. Il faut aussi comprendre que le politicien n’est pas maître de son destin. Tout dépend de son électorat et le niveau de sa conscience politique. Cette conscience, je sais qu’une bonne partie des acteurs durant le mandat de l’ancien président se rendent compte qu’elle est à transformer !

À l’Assemblée nationale, le HVM, sans un seul candidat aux législatives de décembre 2013, a pu constituer une majorité présidentielle. Comment expliquer un tel miracle qui ne s’est produit ailleurs ?

Ce que vous qualifiez de miracle explique ma réflexion sur l’échec du régime Rajaonarimampianina et la nécessité d’une nouvelle conscience politique. Arrivé au pouvoir en 2014, Hery Rajaonarimampianina n’avait pas de base politique et voulait s’allier avec tout le monde pour gouverner. Mais finalement, il n’a pas eu le soutien de personne. Je ne cite pas des noms, mais vous savez bien que des députés membres du groupe parlementaire HVM et fervents défenseurs du régime, encore en janvier 2018, n’ont pas eu d’états d’âmes à retourner leur veste à la veille de la campagne du premier tour !

Que répondriez-vous à certaine déclaration comme quoi la corruption a régné en maître absolu au Palais de Tsimbazaza ?

Je suis vice-président de l’Assemblée nationale et viens de présider par intérim la présidence de cette chambre basse. Je sais donc ce qui se trame à Tsimbazaza. Mais pour vous affirmer que toutes nos décisions et votes sont prises en contre partie des mallettes, c’est faux ! Ce qui ne m’empêche pas d’avouer que la corruption existe à la chambre basse, comme partout dans les domaines de l’État Le défunt régime n’a pas compris que la lutte contre la corruption ne se gagne pas à coup de slogan et de décrets. Il faut une volonté réelle et palpable de la part des dirigeants et des responsables. Comme je vous le confiais auparavant, la population attend beaucoup du nouveau président élu. Qu’il innove dans la lutte contre la corruption et adopte une exemplarité sans faille, pour lui et son entourage ainsi que pour l’ensemble du personnel politique.

par Eric Ranjalahy. Photos Mamy Maël.