Interview

Lalatiana Andriatongarivo – « Je n’ai jamais été en guerre contre les journalistes »

Je suis moi-même de la profession et je comprends l’importance de la célébration de cette journée

Plus de cent jours après sa prise de fonction en tant que ministre de la Culture et de la Communication, Lalatiana Andriatongarivo a accepté de répondre à nos questions. À l’occasion de la Journée mondiale de la Liberté de la presse l’ancienne journaliste s’est prêté de bonne grâce à l’inversion des rôles

Etre devenue ministre de la Communication et de la culture pour la journaliste que vous êtes, est-ce un achèvement ?

Non, pas du tout, je ne vois pas en quoi ce serait un achèvement. Un achèvement, c’est comme si c’était un objectif dans une carrière ou même dans une vie, or, pour moi, ce n’est pas le cas. Peu importe la responsabilité que je serai amenée à prendre, ministre ou pas ministre, pour moi l’essentiel c’est qu’elle me permette de travailler dans ma conviction à servir le pays.

Comment s’adapte-t-on à l’inversion des rôles ?

Je n’ai pas eu à m’adapter à quoi que ce soit. Je dis toujours ce qui me parait injuste ou qui devrait être rectifié. Mais maintenant, contrairement à quand j’étais journaliste où le seul moyen de me faire entendre était de parler à la radio, je trouve que c’est un avantage d’être dans le gouvernement parce que je peux transmettre plus facilement les doléances que je reçois ou encore les critiques que je pourrais émettre.

Alors!

Je peux aussi prendre directement mes responsabilités. Vous savez que c’est énormément frustrant quand vous voulez, par exemple, voir réparer une injustice mais que vous ne voyez pas comment vous pourrez y parvenir car vous n’avez que votre micro. Aujourd’hui, je peux résoudre moi-même certains problèmes s’ils me concernaient, ou les transmettre directement aux divers responsables pour qu’ils puissent s’en occuper de leur côté.

Par exemple, que dirait aujourd’hui la ministre de la Communication à un ou une journaliste qui critique les autorités à la moindre occasion ?

Toutes les critiques sont les bienvenues, tant qu’elles sont fondées, il n’y a aucun souci.

La présence effective du staff de votre département sur les réseaux sociaux notamment de votre garde rapprochée, alors qu’un simple community manager suffirait, est-ce une nécessité ?

Mais qui décide que cela suffirait ou que cela ne suffirait pas en fait ? Quand on ne communique pas assez, on nous reproche de ne pas jouer la transparence, et quand on joue à fond la transparence en laissant nos collaborateurs communiquer selon les sujets qui les concernent directement, on nous dit donc qu’on n’a pas besoin que nous parlions et qu’on veut juste entendre ou lire notre « community manager ». Je n’ai pas de garde rapprochée, j’ai été journaliste et je connais les difficultés qu’ont les journalistes à accéder aux sources d’information parce que, très souvent, dans l’administration, personne à part le ministre n’est autorisé à s’exprimer sur tel ou tel sujet. Et pourtant, les ministres ne sont pas toujours accessibles. Donc, je tiens juste à responsabiliser les membres de mon staff. Ils sont tous responsables chacun dans leur domaine, et au nom de la transparence, ils peuvent expliquer ce qu’ils font sans que les journalistes n’aient forcément à se référer à la ministre.

D’un autre côté, on reproche également au régime de prêcher par excès de communication. Votre point de vue ?

Je vous réponds d’abord par d’autres questions. Qui reproche cela au régime et qui qualifie la communication de l’exécutif d’excessive ? La communication est importante pour dire aux citoyens à quoi les responsables étatiques travaillent. Nous sommes des serviteurs et ce sont les contribuables qui nous paient, nous devons leur rendre compte de nos actions. C’est cela la redevabilité que l’actuel exécutif prône désormais.

 

Je suis moi-même de la profession
et je comprends l’importance
de la célébration de cette journée

Des emprisonnements ont-eu lieu suite à une critique virulente sur le président de la République sur la toile. Le crime de lèse-majesté existe-t-il dans ce pays ?

On n’emprisonne pas les gens parce qu’ils émettent des critiques virulentes à l’endroit du Président ou d’une quelconque autre autorité. Ceux qui ont été emprisonnés l’ont été parce qu’ils ont insulté et injurié le Président avec des propos extrêmement mensongers et diffamatoires sans le moindre respect. Notre code pénal dit que tenir des propos outrageants à l’endroit d’une personne détentrice d’une autorité publique est une infraction susceptible d’une peine d’emprisonnement.

Pourquoi?

Il nous suffit juste de respecter les dispositions légales, ce n’est pas très compliqué je pense. Jusqu’à quand continuerons-nous donc à tolérer et justifier qu’on insulte ou injurie les gens qui n’ont pas les mêmes opinions que nous sous le prétexte fallacieux de liberté d’expression? Ne pourrions-nous donc pas nous éduquer à nous respecter ? Vous savez, on peut parfaitement exprimer nos opinions, même totalement hostiles au gouvernement, mais dans le respect. On peut très bien critiquer le gouvernement, pourvu que les critiques soient fondées, mais sans verser dans l’outrage, dans les mensonges, dans la diffamation ou encore dans l’incitation à la haine ou au racisme.

Vous organisez pour le 3 mai, journée mondiale de la liberté de la presse, plusieurs évènements consacrés au thème. C’est le calumet de la paix que vous offrez aux journalistes ?

Et pourquoi devrais-je offrir un calumet de la paix aux journalistes ? Je n’ai jamais été en guerre avec eux à ce que je sache !

Pourquoi serait-ce au ministère d’initier de tels évènements ? N’y a-t-il pas une sorte de paradoxe ?

Il n’y a pas de paradoxe. Nous devons désormais nous défaire de cette image d’un ministère de tutelle en conflit permanent avec les journalistes. Je suis moi-même de la profession et je comprends l’importance de la célébration de cette journée. Malheureusement, pendant des années, les journalistes se sont contentés d’attendre l’organisation de la célébration par l’Unesco et le ministère se conformait toujours à ce que l’Unesco proposait sans jamais prendre une quelconque initiative. Le président de la République l’a bien fait comprendre, nos relations avec nos partenaires techniques et financiers doivent maintenant changer.

Votre proposition?

C’est à nous de décider de ce que nous voulons faire dans notre pays et en tant que partenaires, ils avancent main dans la main avec nous pour nous accompagner sans nous dicter ce que nous devons faire. C’est cela être partenaires. Donc pour la première fois, le ministère a pris l’initiative et a collaboré avec l’Ordre des journalistes pour organiser ensemble la célébration et nous avons respectueusement invité l’Unesco à se joindre à nous.

Vos cent jours en quelques points ?

Je ne pourrai pas tout résumer en quelques points. J’ai un contrat-programme avec le Président et le Premier ministre, et en toute humilité, mon ministère a entamé quasiment tous les grands axes de ce contrat-programme. Bien que nous soyons pour le moment limités par l’absence de budget, je pense que nous n’avons pas à rougir de nos réalisations.

Des réalisations peuvent-elles d’ailleurs être faites en cent jours ?

Je peux vous citer quelques exemples très concrets, nous avons lancé les travaux de réhabilitation du Rovan’Antananarivo et l’appel d’offres pour les travaux sur le Palais de Manjakamiadana n’attend plus que la loi des finances rectificatives. Nous avons également entamé les consultations pour trouver un consensus sur le « taom-baovao malagasy », nous sommes aussi en pleine réforme du Conservatoire National de Madagascar, nous avançons sur la réhabilitation du Palais du Premier ministre à Andafiavaratra, tout comme nous avons réussi à suspendre les travaux de construction d’un bâtiment administratif qui risquaient de compromettre l’inscription de la Haute-ville au patrimoine mondial de l’Unesco, nous avons enfin pu établir la liste de nos sites et patrimoines nationaux qui faisait défaut.

De grands chantiers vous attendent également dans le domaine de la communication …

Nous avons réussi à offrir un tout nouveau studio à la télévision malgache et nous sommes en pleine réforme de l’ORTM actuellement avec la nomination du nouveau directeur général, nous avons réhabilité le centre de formation multimédia ou CEFOM à Mahaibahoaka qui a été négligé pendant plusieurs années, nous avons initié notre vaste chantier d’éducation civique et citoyenne avec le « Tagnamaro », nous avons débuté les consultations avec les acteurs du cinéma pour la réforme de ce secteur après la grogne générale concernant la loi scélérate qui a été conçue à leur insu, même chose pour celle du code de la communication médiatisée à propos duquel nous avons un premier jet de textes que nous partagerons aux acteurs concernés incessamment. … bref, nous nous sommes fixés des deadlines sur tous ces chantiers et ils seront respectés.

Votre bébé, « Tagnamaro », est donc mis en branle. Êtes-vous satisfaite ?

Très satisfaite pour l’adhésion des citoyens à l’initiative dans les régions où le concept a tout de suite été compris. Je suis tellement émue par la solidarité démontrée par nos compatriotes, je les admire pour leur volonté à changer les choses par cette initiative citoyenne. Je suis par contre moins satisfaite par la mobilisation dans la capitale, on parle beaucoup sur les réseaux sociaux, tout le monde théorise énormément sur le patriotisme mais quand il s’agit de le démontrer par des actions concrètes, on se dérobe. Pire, on critique même ceux qui contribuent. L’absence du sens des biens communs et de la solidarité et l’entraide citoyenne est tellement bien ancrée notamment chez nos jeunes qu’ils refusent catégoriquement de comprendre l’initiative. Raison pour laquelle nous avons rendu obligatoire la participation des agents de notre ministère à cette journée mensuelle de travaux communautaires.

On observe des protestations contre une méthode jugée quelque peu coercitive …

L’idée, c’est qu’ils voient les impacts positifs de cette initiative dans la société et qu’ils finissent par y adhérer de leur plein gré. Cela va prendre du temps, tant nous avons perdu le véritable sens du vivre ensemble en harmonie, nous avons été habitués à nous complaire dans l’insalubrité et dans la médiocrité intellectuelle, matérielle et morale qu’il est devenu normal de voir un bâtiment public délabré, des endroits publics sales et puants, des ruelles infestées d’ordures, et j’en passe.

Une tolérance?

Et quand on appelle à notre sens de l’initiative citoyenne pour changer tout cela, certains crient aux « travaux forcés », alors qu’on ne leur demande qu’une seule journée par mois. Une seule journée par mois est-elle de trop pour servir notre pays ? Vous savez, au Rwanda, la même initiative a été introduite dans la constitution et elle est obligatoire pour tous les citoyens sans exception. Et vous voyez combien la Rwanda est un pays très propre ? Et donc, qui oserait me dire que les malgaches ne méritent pas eux aussi de vivre dans une ville, dans un pays propre ? Qui oserait donc me dire que « Tagnamaro » est une mauvaise initiative rien qu’au vu des résultats plus que palpables après seulement deux éditions ?

Pourquoi ne pas avoir proposé cette idée mobilisatrice et fédératrice quand vous étiez journaliste ? On aurait sans doute déjà beaucoup avancé ?

Tout simplement parce que je n’aurais jamais eu les mêmes moyens de mobilisation que maintenant. J’ai toujours pensé que
Madagascar a vraiment besoin de relancer l’éducation civique et citoyenne de son peuple, tellement nous sommes tombés bien bas dans notre mentalité. J’ai essayé en tant que journaliste et politicienne d’initier des actions citoyennes, nous avons également conçu des émissions d’éducation civique et citoyenne à la radio mais les résultats ont été mitigés. Maintenant que je suis à la tête du ministère et le fait que le département de la communication a été fusionné avec celui de la culture est un grand atout pour cette noble mission que je me suis assignée avec mon équipe.

Pourquoi le président de la République n’y participe pas ?

Il devait déjà participer à la deuxième édition mais la date a coïncidé avec les préparatifs du show des cent jours au Palais des sports. Donc, il participera certainement aux prochaines éditions.

Comment pourrait-on définir la méthode Lalatiana Andriatongarivo, hargne ? Pugnacité ?

Sans hésiter fermeté, dans le respect de la discipline et la loi. Les agents de l’administration ont été depuis trop longtemps habitués à l’anarchie et au laisser-aller. Ils refusent donc toute forme de discipline et d’ordre en criant à la dictature à chaque fois qu’on cherche juste à les faire respecter. Les premières semaines de ma prise de fonction, j’ai été tellement choquée de constater qu’aucun agent n’arrivait à l’heure au bureau, qu’ils passaient leurs temps dans les cantines, que la quasi-totalité d’entre eux étaient absents de leurs bureaux au beau milieu de l’après-midi, que plusieurs d’entre eux ne faisaient rien de la journée parce qu’en fait, ils ont été recrutés en raison de leurs relations avec des anciens ministres ou des hauts responsables dans le ministère. Donc, sans tenir compte d’une quelconque adéquation entre le poste disponible et le profil de la personne recrutée.

Le mot dictature est même avancé …

J’ai été frappée par l’existence d’ordres de route fictifs, de malversations diverses, mais aussi du total mépris des biens matériels appartenant au ministère ou encore des bâtiments administratifs dans un état de dégradation avancé. Je me suis engagée à changer toutes ces mauvaises pratiques parce que les citoyens ont le droit d’avoir une administration publique de qualité. C’est tout un combat de procéder à un changement de comportement et de mentalité vous savez. Si pour cela, on me traite de « dictatrice », j’assume parfaitement.

Ce poste de ministre et de porte-parole du gouvernement vous satisfait-il ?

Oui, sans hésiter la réponse est oui. Tant que je peux pleinement participer au redressement de notre pays, je ne peux qu’être motivée et déterminée.

Tout de même, n’envisagez-vous pas un mandat électif, la présidence par exemple ?

Non, je me suis engagée auprès du président de la République à l’accompagner et à collaborer avec lui pour qu’on puisse atteindre nos objectifs de rattraper le retard du développement de Madagascar, que ce soit pour un mandat ou deux. Et je suis convaincue que nous allons réussir. Le pays a la chance d’avoir un jeune leader déterminé et ambitieux, réellement soucieux de faire de notre pays un pays émergent, il faut lui donner toute la latitude pour y arriver, il faut donc le soutenir jusqu’au bout. Ses engagements pour Madagascar sont les miens, je serai avec lui pour les tenir.


Propos recueillis par Juliano Randrianja et Rondro Ramamonjisoa – Photos Mamy Maël