Dossier

Emplois – En quête de décence

Salaire suffisant, meilleures conditions de travail, tels sont les indicateurs pouvant
définir le travail décent. Dans la pratique, chiffres à l’appui, la réalité est tout autre
à Madagascar. Décryptage

 

Les entreprises franches, un salut pour les chômeurs

À chaque jour, suffit sa peine, dit-on, mais l’adage tend à devenir obsolète. « Je reçois cent soisante mille ariary chaque mois. Ce salaire ne parvient pas à subvenir à tous les besoins de la famille durant un mois. Il n’y a pas d’heures supplémentaires pourtant je travaille tous les samedis. Nous n’avons que trente minutes de pause chaque jour. De plus, les employeurs nous ont signifié que nous sommes déjà affiliés à la Cnaps et à l’Ostie. Ce n’était pas le cas, l’entreprise n’arrivait pas à payer les cotisations. Quand nous tombons malades, nous n’avons pas droit au repos. Un de mes collègues ne l’a plus supporté et a dénoncé l’entreprise. Cela a conduit à sa fermeture », se lamente Holy, une jeune mère de famille travaillant dans un call center. Le travail décent se traduit par la cohérence entre la rémunération et les horaires de travail.
Il peut également être indiqué comme étant une rémunération en cohérence avec la compétence des travailleurs. L’Organisation internationale du travail (OIT) définit le travail décent à travers des indicateurs. La notion de travail décent repose sur quatre piliers dont l’emploi, la protection sociale, les droits des travailleurs et le dialogue social. L’accès à un emploi, une rémunération en espèces, la sécurité au travail et des conditions de travail salubres. Les employés à Madagascar sont loin de jouir d’un travail décent si l’on se réfère à cette définition. Comme Holy, plusieurs employés malgaches n’arrivent pas à subvenir correctement aux besoins de leur famille avec un salaire mensuel très bas.

Incertitudes
Finir ses études relève d’un grand parcours, mais chercher du travail en est aussi un autre. Plusieurs jeunes sont désorientés après leurs études supérieures. « Il est difficile de trouver un emploi. Ce n’est pas la compétence qui fait défaut, mais plutôt le secteur qui est exigeant. J’ai eu mon diplôme en sociologie, mais je suis coincé actuellement. Cela fait deux ans que je cherche partout. Je fais quand même des petits travaux temporaires mais c’est très différent de ce que j’ai étudié à l’université. Lorsqu’il y a des occasions de recrutement direct, je suis parmi ces jeunes », affirme Tantely âgé de 24 ans. Le taux de chômage est élevé surtout chez les femmes et les jeunes d’après une estimation effectuée par l’OIT cette année. Une révision des chiffres exacts est encore attendue. Selon l’enquête menée par l’Institut national des statistiques sur l’emploi et le secteur informel en 2013, le taux de chômage tel qu’il est défini par le Bureau international du travail, est de 1,3%. Le chômage est plus important au niveau des jeunes de 20 à 24 ans et chez les universitaires. Les chômeurs en moyenne sont âgés de 25 ans et ont effectué sept années d’études réussies, toujours selon cette enquête nationale. En 2012, le chômage déguisé touche 20 % des actifs. Les emplois inadéquats sont connus par 47% des travailleurs. En 2017, le taux du chômage a grimpé de 13 %. Pour les jeunes, la transition vers un emploi stable et sécurisé s’étend sur quatre ans selon une enquête sur la transition des jeunes vers la vie active.

Syndicats, la lutte finale

Nul n’est censé ignorer la loi. Pourtant, ce n’est pas le cas. Comme défenseur des droits des travailleurs, les syndicats des travailleurs ont toujours réclamé que quelques points du Code du travail soient rectifiés. Afin de sensibiliser les employés sur leurs droits, les syndicats descendent dans les entreprises depuis l’année dernière.
« Notre intervention vise à aider les employés à jouir de leurs droits. En cas d’abus des employeurs, le fait d’adhérer à un syndicat est plus facile. Nous encadrons les employés, qui pour la plupart ne connaissent pas les démarches à suivre. Ce, afin, qu’ils puissent gagner, et dans le cadre du suivi de la loi sur le travail bien sûr», explique un membre du Fisemare, le syndicat des fonctionnaires révolutionnaires de Madagascar. Puis il poursuit: « Actuellement, un bon nombre de personnes élues comme délégué du personnel sont renvoyés par les employeurs. Ces derniers pensent souvent que le syndicat existe pour contrer les decisions du chef d’entreprise. Des guerres froides se manifestent souvent ».
Adhérer à un syndicat reste un choix pour chaque travailleur.
« Quatre employés ont été renvoyés lorsqu’ils ont intégré le syndicat, c’est la raison pour laquelle personne ne veut y adhérer.
Mais ce qui est important à retenir, c’est que le silence profite aux employeurs. Les employés qui doivent nourrir leur famille se murent dans leur silence », souligne Mialisoa Rakotonirina, une employée en zone franche. La lutte syndicale ne se limite pas à la défense des droits des travailleurs. Elle incite également les entreprises à prioriser le dialogue social. « Le syndicat permet de favoriser le dialogue social au niveau de l’entreprise entre l’employé membre du syndicat, d’un côté, les employeurs, de l’autre. C’est le cas lorsqu’il y a discorde, et que des négociations et un travail de persuasion sont entrepris au niveau des employés et des employeurs » affirme Barson Rakotomanga, Secrétaire général du SSM ou Solidarité Syndicale de Madagascar.
Lors de la célébration de la journée mondiale du travail, les syndicats membres de la plateforme « Randrambao sendikaly » ont mis en exergue trois points essentiels. Le premier point se focalise
sur les conditions du travail dans le pays, entre autres, l’aspect de la rémunération, faisant allusion au salaire minimum vital et unique dépassant le seuil de la pauvreté, qui est équivaut à 6 887,50 ariary
(1.9 USD). Le second point est axé sur l’aspect social, notamment sur l’investissement dans le capital humain et la protection sociale. Selon le Collectif des citoyens et l’organisation citoyenne (CCOC), seulement 8% des Malgaches possèdent une protection sociale.
« Ce chiffre montre à quel point, à moins de 10 % seulement, une infime partie en bénéficie », souligne Barson Rakotomanga, secrétaire général de la Solidarité Syndicale de Madagascar (SSM). En troisième point enfin, l’alignement des grilles indiciaires des fonctionnaires proportionnellement avec le coût de la vie. Les trois points font partie de la vision syndicale discutée lors de la table ronde avec des partis politiques et candidats aux législatives durant deux jours.

FOCUS – Les enfants, un lourd fardeau

Des adolescentes soucieuses de leur avenir

« J’ai 12 ans. Mon oncle m’a envoyé à Antananarivo pour aider un coiffeur dans son salon. J’ai accepté parce que mes parents ne peuvent plus payer les frais de scolarité. Cela fait trois mois que je travaille ici. J’ai surpris mon patron avec sa petite amie un jour. Après cette découverte, le patron s’est mis à me tabasser à chaque fois que quelque chose ne le satisfaisait pas. J’avais prévu de fuir et ils m’ont surpris en train de faire ma valise. Heureusement que mon oncle est venu et a négocié pour que je rentre », affirme Nirina (nom d’emprunt), originaire de Fandriana. Les ménages vulnérables surtout dans les zones rurales envoient leurs enfants dans la ville pour travailler en tant que domestiques. Dans les régions côtières, les enfants sont envoyés dans les lieux d’extraction minière avec des conditions de travail inacceptables. Dans d’autres endroits, les enfants travaillent avec leurs parents pour casser des pierres dans des carrières. Le bilan est lourd. Environ deux millions d’enfants travaillent à Madagascar en 2017.

Témoignages – Un travail acharné me permet de nourrir mes enfants

Un dur labeur pour certains

Louis (nom d’emprunt), un homme de cinquante-deux ans, est tireur de charrette à bras. Il habite dans le quartier des 67 ha avec sa sœur et mène une vie modeste avec un revenu journalier de 6 000 à 7 000 ariary. Son gagne-pain quotidien ne résulte pas seulement de la charrette qu’il tire, mais aussi de diverses petites activités telles que la vente d’objets, le transport de matériels, des kilos de bananes à transporter sur la tête.
Il est père de deux enfants qui sont déjà adultes et ont maintenant leur propre foyer. Il avoue s’être bien démené pour avoir réussi à les nourrir et à les faire grandir. Sa journée commence par le balayage d’un parking, puis il enchaîne avec le transport de marchandises empilées les unes sur les autres, jusqu’à former une montagne sur une petite charrette à deux roues. Le mode de transport choisi dépend du poids de la marchandise. S’ils ont moins de 20 kg, alors il les transporte sur la tête. Lorsque c’est plus lourd, il doit utiliser la charrette, qu’il loue.
Il parcourt la capitale dans sa partie centre nord à travers les 67 ha, Akazomanga, Antsahavola, et même à Andohatapenaka, transportant avec lui des tonnes de légumes, des fruits, et mêmes des balles de tissus. Il fait ce travail depuis maintenant quinze ans. Après avoir été licencié d’une entreprise de la capitale, Louis n’avait plus d’autres choix que de tirer la charrette. Il est aussi devenu docker. Le travail est rude, concède-t-il. Il part de chez lui à quatre heures du matin et ne rentre qu’à 19 heures du soir. Le salaire est maigre et insuffisant. Le travail est ce qui lui permet de survivre, or ce dernier est épuisant et comporte beaucoup de risques du fait des charges à transporter. Mais la vie ne lui laisse pas le choix.

 

Par Diamondra Randriatsoa et Mamisoa Antonia – Photos l’Express de Madagascar 

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