Interview

Denis Alexandre Lahiniriko – « Le nationalisme malgache a cessé d’être une idéologie mobilisatrice »

Soixante-douze ans après l’insurrection de 1947, Denis Alexandre Lahiniriko livre l’état des connaissances et les héritages laissé par ce mouvement

Qui a participé à 1947 ?

Le problème à Madagascar
c’est que parfois les termes patriotisme et nationalisme désignent
la même chose fitiavan-tanindrazana

Globalement l’insurrection a concerné une région qui représente le quart du territoire voire plus. Un million de personnes sont concernées directement ou indirectement. Elle a touché les villes ou de grosses bourgades comme Moramanga et Manakara. Elle a également concerné la population rurale et le monde rural général. Elle représente donc une forme de résistance à la colonisation contre ses abus de la part du monde rural. Néanmoins, il faudra nuancer. Une grande partie des cadres de l’insurrection représente les élites urbaines et intellectuelles malgaches voire même la strate bourgeoise de la population. Je pense, par exemple, à Victorien Razafindrabe, riche industriel malgache de l’époque. Toutefois, au niveau des militants de base et des cadres locaux, l’insurrection reste un mouvement rural, celui d’une population qui est celle qui a vraiment souffert de l’oppression coloniale.

Ce n’était donc pas une initiative du MDRM ?

Dire que le Mouvement démocratique pour la rénovation malgache (MDRM) en tant que parti politique a participé directement à l’organisation de l’insurrection est une affirmation à écarter, même si l’administration coloniale a longtemps soutenu cette thèse. D’ailleurs, l’insurrection n’est pas la conséquence directe d’un complot fomenté par la Sûreté générale pour mater le MDRM. Par contre, on sait que la plupart des cadres de l’insurrection sont membres du MDRM comme une partie non négligeable des insurgés.

Qui a donc enclenché le mouvement ?
La réponse est complexe car il faut savoir que tous les militants n’ont pas les mêmes objectifs. Ce qui est certain, c’est le rôle des sociétés secrètes Jina et Panama. Ils ont noyauté le MDRM et ont entraîné avec eux une partie de base du parti pour entrer en insurrection. Pour les militants des sociétés secrètes, l’objectif est nationaliste, combattre la colonisation et obtenir l’indépendance de Madagascar. Mais pour une large majorité, il s’agit de combattre un système politique oppressif et répressif même si, au final, ils ne s’intéressent pas trop au trajectoire du futur État indépendant.
D’autres pensent mê-me que l’indépendance de Madagascar n’est pas une priorité. Ils préfèrent plutôt défendre leur terroir. C’est la raison pour laquelle la première République, jamais proclamée à Madagascar, a été la République de Namorona, un État indépendant d’une éventuelle République malgache.

Quel a été le dénominateur commun ?

Au final, l’insurrection a vu la participation de plusieurs groupes de personnes qui ne représentent pas toujours les mêmes caractéristiques ni les mêmes objectifs. Ils ont en commun la lutte contre un pouvoir oppressif et répressif donc contre les ennemis du moment, les colonisateurs français et leurs alliés. Pour certains, il s’agit d’une lutte que leurs ancêtres ont déjà mené contre d’autres populations qui ont voulu les dominer, qu’elles soient étrangères ou d’origine malgache.

On qualifie ceux qui ont participé à cette lutte des «Tia tanidrazana». Etait-ce des nationalistes ou des patriotes ?

Il faut bien définir le mot. Patriotisme c’est quoi ? La patrie c’est quoi ? Est-ce-que ça représente la colonie ou le village des ancêtres ? Là où l’on va être enterré, ou Madagascar dans son ensemble ? Il faut définir les concepts dans le prisme du mouvement insurrectionnel de 1947-1948.
Si l’on prend en compte Madagascar en tant que nation, on pose le préalable que le pays est doté d’une nation qui aspire à un État indépendant. On sait que la nation a été construite par les nationalistes. Or, le nationalisme est un mouvement moderne qui s’est largement développé en Europe au XIXe siècle. Et les nationalistes malgaches s’en sont largement inspirés. Quand on parle de la société secrète Vy Vato Sakelika (VVS), il s’agit d’un mouvement qui s’est beaucoup inspiré de la construction nationale en Europe. Dans ce cadre, le nationalisme est un mouvement « moderne » dont le principal précurseur et promoteur ne peut-être que les élites. Donc le nationalisme, du moins à ses débuts, est largement une idéologie qui s’est développée parmi les intellectuels malgaches urbanisés et fortement occidentalisés.

Mais on sait que le mouvement a été surtout rural ?

Oui, le mouvement insurrectionnel est largement rural et la majorité des insurgés n’ont pas un niveau scolaire élevé. C’est la raison pour laquelle l’insurrection est largement un mouvement patriotique, mais au sens restreint du terme. La patrie représente dans ce cas le village des ancêtres ou leur terroir. Cela explique pourquoi les insurgés du Sud-Est ont proclamé cette république fantôme de Namorona. Mais cela ne signifie pas qu’ils sont contre l’indépendance de Madagascar Beaucoup l’acceptent car depuis le développement du MDRM, les Malgaches ont compris que l’indépendance signifie également la fin du régime d’oppression et de répression de la colonisation

Quels sont les héritages de cette insurrection ?

Si l’on considère l’histoire sur la longue durée, du moins l’histoire politique de Madagascar depuis la fin du XIXe siècle avec la naissance de la République en 1958 et l’Indépendance en 1960, l’insurrection ne peut pas être un échec. Elle fait partie de ces mouvements qui, depuis le Menalamba, ont lutté contre la colonisation. Donc l’indépendance, dans cette grille de lecture, est la résultante de ces différents mouvements d’émancipation. A posteriori si l’on considère que l’État malgache indépendant est un acquis positif pour la population malgache, l’insurrection y a contribué d’une manière ou d’une aautre.

 

l’insurrection a vu la participation de plusieurs groupes de personnes qui ne représentent pas toujours les mêmes caractéristiques
ni les mêmes objectifs

Donc politiquement c’était une réussite ?

Le résultat à court terme de l’insurrection par rapport à ses objectifs, a été un échec. On sait qu’elle a été matée dans le sang et des dizaines de milliers de personnes ont perdu leur vie sans que leur situation dans l’immédiat ait changé. Bien sûr, ce mouvement insurrectionnel a obligé la puissance colonisatrice à prendre des mesures pour améliorer la situation des Malgaches, y compris dans le domaine social. Par exemple, le Projet Fonds d’investissement pour le développement économique et social (FIDES) a permis de financer des projets importants dans les secteurs de la santé et de l’éducation.

Etait-ce vraiment du Fitiavan-tanindrazana ?

Le problème à Madagascar est que, parfois, les termes patriotisme et nationalisme désignent la même chose, Fitiavan-tanindrazana. Mais on va utiliser le mot dans le sens où il va prendre Madagascar comme un ensemble. Je pense que la même situation prévaut actuellement. D’un côté, les élites urbanisées, jouissant des privilèges de l’école et de l’ouverture sur le monde, sont dans la même situation que les élites qui avaient fait la promotion du nationalisme malgache dès les années 1910. Je pense, par exemple, à Pasteur Ravelojaona. Seulement au niveau local, dans les différents villages dont l’horizon forme les limites de leurs terroirs, les termes de nation et de Patrie peuvent avoir une toute autre signification.

Actuellement on utilise beaucoup le mot patriotisme. Est-ce toujours le même concept?

Oui, l’attachement à la nation malgache existe. Mais je doute qu’il soit aussi fort que l’on pense. On sait que la circulation est importante dans la construction nationale. Or les Malgaches, d’une manière générale, voyagent peu. Ils ne sont en contact avec leurs compatriotes originaires d’autres régions, que d’une manière occasionnelle. Cela rend difficile ce sentiment d’appartenance à une communauté imaginaire dans le sens que donne Bénédict Andersen à ce terme.

Pourquoi  cette fragilité?

Premièrement, pour la raison que j’ai déjà évoquée : la population ne connaît pas réellement le pays qui est vaste. Deuxièmement, il faut savoir que le processus de construction nationale ne s’est pas enclenché le jour où les premiers hommes ont mis leurs pieds sur cette île. Il s’est réellement enclenché avec la colonisation. C’est la colonisation, en créant un système injuste et inégalitaire, qui a fait que tous les Malgaches, qu’ils soient Merina, ou Sakalava, ou Antandroy, se trouvent sur le même pied d’égalité Ils sont désormais des indigènes face aux citoyens d’origine européenne. Avec la participation des Malgaches à la première Guerre mondiale par exemple, les tirailleurs originaires de la Grande île, quelle que soit leur origine ethnique, ont pris conscience qu’ils partagent le même destin
Quelque part, la construction nationale s’est enclenchée à cette période. Donc elle est récente.

Nous sommes en 2019. Cette construction nationale est-elle achevée ?

Non, en dépit des discours souvent politiciens, la nation malgache reste fragile. Je pense que c’est le grand défi de l’Etat. Il faut qu’il soit en mesure de renforcer cette nation. Ce sentiment d’appartenance n’est pas évident avec les difficultés socioéconomiques que le pays a traversées depuis l’indépendance, mais c’est son devoir. Et cela ne se passe pas par de simples discours ou des actions ponctuelles. L’école a un rôle à jouer dans ce cadre. L’État doit également promouvoir la circulation de la population par la construction des routes. Car avoir une langue commune et un ensemble géographique commun ne sont pas suffisants pour avoir une nation.

Et le nationalisme ?

Le nationalisme malgache, en fixant comme objectif ultime l’indépendance du pays, a cessé d’être une idéologie mobilisatrice pouvant mener vers le développement en 1960. Sur ce point, Madagascar n’a pas emprunté le même chemin que les pays asiatiques. Depuis des années, beaucoup se réclament du nationalisme, mais au fond celui-ci, en tant qu’idéologie c’est-à- dire une grille d’interprétation du monde, semble ironiquement avoir été mort avec l’indépendance en 1960 malgré les quelques tentations de récupération durant les différents mouvements politiques comme le 1972 ou encore 1991.

Propos recueillis par Andry Rialintsalama